• Les silences de Tournelâme Fraîchardie

    Les silences de Tournelâme Fraîchardie

     

    I

    Sur la route entre Serres et Nyons, il y a, après L’Epine, Ribeyret et Moydans, un beau village qui s’appelle Rosans. Un village perché, loin de la route, et silencieux. Apparemment silencieux. En tout cas, un village ayant su préserver son statut enviable d’impasse. Quand on y monte, ce n’est jamais pour y passer seulement.

    Sur la grand-route était écrit : « Un bon café vous attend à Rosans », et l’affiche qui le promettait n’avait rien de tapageur ni de marchand, c’était comme une invite à se détourner d’une voie trop directe afin d’aller vraiment ailleurs et de s’aventurer. Rosans, en effet, est un beau village, comme il y en a tant néanmoins, un village ancien, ayant gardé ses murs, ses portes médiévales, son abbaye bénédictine. Mais ce que j’y ai découvert a dépassé toutes mes espérances : non pas un décor seulement, mais un trésor.

    Sur la place du café du Nord, celui où j’allai boire le noir breuvage espéré, dès que j’eus quitté l’habitacle de ma voiture, avant même que ma portière avant gauche n’eût claqué, je fus pris par un silence inattendu, un de ces silences qui englobent sans qu’on ne puisse même les concevoir parce qu’il s’agit de silences intentionnels, provoqués, habités de conscience. Je n’avais même jamais imaginé qu’un tel silence eût pu exister avant de parcourir l’espace, finalement assez ténu, entre le parking municipal où j’avais laissé mon véhicule et la terrasse du café. Ce qui semblait le plus curieux, c’est que les villageois et les touristes assis à leurs tables ou bien vaquant à leurs occupations n’avaient vraiment l’air de rien ; ce n’était pas d’eux que ce silence émanait, mais d’une sorte de bruit silencieux, comme si un compositeur avait ourdi, à leur insu ou non, quelque muette symphonie.

    Je savais que, dans ces villages, il fallait parfois s’attendre à de l’inattendu, qu’il y avait des personnages incommensurables et chimériques ayant envisagé le monde tout autrement que ce à quoi nos plats administrateurs d’une prétendue réalité auraient voulu nous faire croire, mais je n’aurais jamais cru qu’un artiste ambitieux et secret ait pu réaliser une œuvre à la fois si discrète et si totale. Dès que j’eus commandé mon café (et j’entendis ma voix tout autrement que d’habitude, comme si j’en avais été séparé, comme si elle était soudain venue d’ailleurs que de moi-même), je me penchai vers un proche voisin de table et lui demandai –je m’aperçus à cet instant que, malgré moi, je chuchotais- s’il ne trouvait pas que l’atmosphère, quoique très agréable, fût un tant soit peu bizarre. Il ne me répondit pas tout de suite, mais, ayant attendu une accalmie dans ce silence qui nous enveloppait, comme un moment enfin qui ne fût point sous tension, il me répondit : « Oui, c’est le silence opus dix de Tournelâme Fraîchardie ! »

    Cette réponse sibylline ne m’aida pas beaucoup sur le moment, mais je me laissai déjà bercer par un autre silence déjà, plus rose, plus ténu, plus petit. On le sentait, on l’entendait, venu d’ailleurs, d’un autre ailleurs, peut-être pas d’un ailleurs tout à fait, mais d’un autre moment, comme s’il s’était agi de plages de silence surgies d’un autre temps, venues étendre leurs sables ocres et gris dans le présent. Il y avait, autour, une immense plage de blanc ; ce n’est pas qu’on n’entendait aucun bruit, mais ces bruits-là du quotidien, tombaient en un espace tel qu’ils n’étaient rien, plus rien. Rétrécis comme s’il avait neigé. Plutôt, il y avait comme une déferlante de silence, raz-de-marée comme appelé par la conscience des vivants, bonzaïsant  soudain tout ce qui faisait bruit : une moto dans le lointain, ou un tracteur en quelque champ, ou l’enrouement pénible d’un transistor à nostalgie.  C’était une autre manière, non pas de voir ni de penser, mais d’entendre le monde, et qui effaçait tout d’un présent mal posé, sali de multiples excréments télévisuels ou radiodiffusés. Un ras-le-bol silencieux s’imposait là, dans ce village, et sans malice apparemment. C’était à la fois étrange et délicieux.

    J’appris plus tard que Fraîchardie aurait peut-être découvert la mémoire des pierres. Chaque pierre, au moment où elle s’était dégagée de la gangue souterraine du primordial rocher, serait devenue, paraît-il, perméable à l’atmosphère qui, en ces temps-là, régnait sur terre dans les airs. Il s’agissait, bien entendu, de temps immémoriaux, que nulle oreille n’avait pu capter, des temps sans ouïe humaine et donc, à proprement parler, inouïs, à la saveur particulière, et si spéciale qu’on en percevait immédiatement (pourvu qu’on ait pu la percevoir, et pour ce faire, il fallait une attention, une intention particulière) toute la légèreté, toute la densité, l’étrange sérénité. On aurait même pu dire que de les écouter, ces pierres, donnait soif, soif d’entendre davantage encore de ce vide aberrant, absolu, enivrant. Je sentis bien que mon café allait s’éterniser, que j’allais rester à Rosans bien plus que je ne l’escomptais, qu’il y allait avoir un problème de temps. On m’attendait ailleurs, à Nyons peut-être ou bien à Buis-les-Baronnies, mais rien de cela n’avait plus d’importance désormais. Je vivais dans un entretemps translucide et léger, qui suffisait à rendre heureux. L’après-midi s’avançait, mon café avait été bu depuis assez longtemps, et j’avais encore intensément soif de ces silences-là et qui semblaient se succéder à l’infini mais de façon instantanée, parfois même simultanées, comme des harmonies ou des contrepoints muets.

    Soudain, tout cela s’est arrêté. Les auditeurs se sont un à un levés et j’ai vu venir à moi un homme grand, maigre, un peu voûté, qui sortait à pas lents de l’église moderne et sans caractère dominant la place. Il s’est dirigé vers moi, m’a souri, s’est présenté. Il a dit son nom. Le même que celui que mon voisin m’avait déjà donné.

     

    II

    « Je suis le maître de chapelle du village » me dit-il. « Permettez-moi de me présenter, c’est la première fois que je vous vois ici, au moment d’un concert. Je suis heureux que vous ayez été sensible à cette non-musique qui se fait à Rosans.  Elle ne pourrait se faire ailleurs. C’est comme une eau de source. Ces gens que vous voyez, ils ont décidé de séjourner ici afin de se « ressourcer » comme on dit, ils font une cure de silence comme d’autres font des cures thermales… Bien plus, ils créent avec moi, grâce à moi, un autre univers sonore. Les sons dont vous avez perçu l’absence naissent d’un silence autre. Tous ces bruits mécaniques qui font ce silence bavard, technologique, que nous appelons communément « bruit » ont été effacés, comme gommés par un procédé, que je tiens pour l’instant secret, permettant d’accéder enfin à un monde sans vibration, sans mugissement, sans grésillement, sans grondement -même lointain- de moteur, un monde débarrassé de ces nuisances accablantes et banales que la modernité impose à notre cerveau depuis nos oreilles. Néanmoins, cela n’est que le creux d’un univers sonore que je refuse d’appeler mien mais que je suis en train de découvrir, d’explorer même, car je suis un explorateur ; d’incroyables réalités m’apparaissent chaque jour, à chaque instant, dans le monde tout neuf qui s’ouvre à ma perception. Je me contente d’apprendre, d’écouter ce qui ne s’entend pas. Je ne suis rien qu’un écouteur de ce qui n’est pas… Pas encore, mais qui vient à travers moi, pourvu que je le laisse arriver. »

    Je ne comprenais plus. Ces silences venaient-ils de temps antérieurs, ou bien étaient-ils l’annonce, la prémonition de temps nouveaux ? Je songeais à ces concerts de rock où les musiciens et les auditeurs avertis se munissaient de bouchons pour les oreilles ou bien de boules quies. Vraiment, cet homme allait à contre courant, il n’était pas, loin s’en fallait, dans ce « mainstream » qui fait fureur auprès de tous les médias populaires et officiels. Je ne comprenais d’ailleurs pas comment la population réputée naïve, crédule, voire bornée d’un village lambda et qui plus est, décervelée jusqu’à il y a peu par trois, puis soixante et enfin 526 chaînes télévisuelles inondant, là comme ailleurs, le paysage hertzien, avait pu accepter si facilement que de tels silences s’imposassent à elle. J’en fis part à ce Fraîchardie, qui commençait à m’intéresser au plus haut point.

    « Ils n’ont pas le choix » me répondit-il tout à trac, « Vous allez comprendre pourquoi. » Il commença à me raconter son histoire, ou plutôt, son parcours… Il avait, au tout début, été un organiste célèbre et célébré au cœur de la capitale, dans une paroisse à l’instrument prestigieux et s’était vite rendu compte de l’étrange effet de sa musique sur les ouailles venus écouter la messe ou son jeu : « elle stimulait leurs lenteurs » me dit-il en s’arrêtant étrangement sur ces mots et en les répétant d’un air songeur, « leurs lenteurs, au pluriel, oui, parce qu’il y a en nous plusieurs lenteurs, une du corps, une du cœur, une de l’âme… Mais toutes ayant pour point commun de nous faire advenir à la conscience », rajouta-t-il avec feu.

    Seulement, m’expliqua-t-il, ces lenteurs, les empêchèrent bientôt d’accomplir leurs devoirs de citoyens urbains et diplômés, de vivre leurs vies industrieuses et trépidantes, destinées, la semaine, à des tâches salariées, et le week-end à pousser ou traîner, selon, de lourds caddies de vivres et de produits de consommation dans des zones commerciales sans aucun abri pour l’âme ; et elles furent vite jugées nocives au bon fonctionnement de la société. Une rapide enquête avait permis à de hauts cadres sourcilleux, inquiets du bon ordre public, de trouver la cause de cette déréliction négligente qui avait contaminé certains parmi les meilleurs d’entre eux. Il avait été remarqué, dans les hautes sphères du pouvoir, que les lieux saints de ce quartier, auparavant désertés par des fidèles toujours moins fidèles, étaient devenus des endroits de rassemblements silencieux et recueillis, ce qui avait d’abord été jugé sans conséquence, avant d’éveiller les plus graves inquiétudes.

    On avait relevé, en effet, des états frisant la catalepsie, certains paroissiens restant ainsi prostrés des heures sur leurs chaises, ou pire, à même le sol, après avoir entendu la messe… D’autres, à la sortie de l’église, erraient, comme désorientés, des heures, voire des jours dans les rues, à pas si lents qu’ils en étaient devenus un danger pour la circulation automobile. Ils ne savaient plus, si on les interrogeait, ni qui ils étaient, ni ce qu’ils faisaient, se contentant de réponses verbigératoires et incompréhensibles, quoique saisissantes, voire troublantes, comme un poème. Curieusement, cet état d’oubli de soi-même et de sa vie semblait inversement proportionnel à l’engagement et à l’investissement dont ils avaient fait preuve jusque là ; cet état était néanmoins passager et ils finissaient par revenir peu à peu à eux-mêmes. Les effets produits furent néanmoins jugés suffisamment sérieux pour que l’organiste, sans même avoir été réprimandé puisqu’il semblait ne pas avoir été mû par des intentions mauvaises, ni même avoir clairement perçu l’effet profond de sa musique sur ses auditeurs, fût muté très loin de tout, à Rosans. Mais sans que cette étrange affaire n’ait jamais été ébruitée.

    « Curieusement, c’est cet exil », rajouta-t-il, « qui me fit prendre conscience du pouvoir que j’avais sur les autres et sur moi, de cet étrange don, mais dangereux apparemment, de rendre chacun à soi-même, à son rythme et, surtout, à sa lenteur. Les musiques amplifiées, électriques, d’aujourd’hui, servent au contraire à nous stimuler, à nous faire oublier notre rythme secret. Elles poussent à la production d’adrénaline, à la tachycardie et, enfin, au désordre psychique résultant du dérèglement, imposé du dehors par leurs amplifications outrancières. En ce sens, elles sont adéquates au monde autour de nous, elles sont à son service et nous soumettent à son bruit. Notre société a évidemment besoin de cette hystérie, de cette agitation, mais nous, non. Elles nous sont même profondément désagréables et nuisibles. Voilà pourquoi les Rosanais n’ont pas le choix d’aimer ou non ma musique, le problème d’ailleurs n’est pas là, il est bien plus profond qu’une simple question de goût. Il s’agit d’énergie et de complexion, de juste tempo avec soi-même. » Il s’arrêta. Il souriait.

    Tournelâme Fraîchardie m’avait parlé avec chaleur, voire emportement et cela contrastait avec l’effet que ses silences m’avaient fait. Comme je lui en faisais la remarque, il répondit en souriant. « Je vous propose, cher monsieur, car je sens en vous comme un frère, une expérience inédite et, à proprement parler, inouïe. Vous avez, bien sûr, compris que j’ai renoncé à jouer de l’orgue depuis assez longtemps. Ce n’est pas qu’il fasse trop de bruit à mon goût, cet instrument, il peut en faire infiniment peu, mais même à ce moment-là, il en fait, et je cherche désormais une absence, un vide, un creux… Ainsi ai-je découvert un tant soit peu de mon silence, du moins ai-je commencé à l’entendre, à l’explorer, à le comprendre ; mais j’aimerais donner des couleurs, une voix, une présence à un silence autre, le vôtre peut-être ? Pour cela, il faudrait vous soumettre à l’Orgue à songes de mon invention, celui à partir duquel je crée mes opus de non-musique désormais. Seriez-vous d’accord ? » Après une petite hésitation, je répondis : « Oui, pourquoi pas, mais quand ? Je suis assez pressé au fond… »

    -« Mais, tout de suite » me répondit-il. « Suivez-moi. »

     

    III

    Sa réponse était si impérieuse et mon désir si grand que je me levai,  réglai le modeste prix de ma consommation et le suivis dans l’église. Nous remontâmes la nef jusqu’au chœur, et là, il s’accroupit. Il souleva une lourde trappe de bois, apparemment sans effort, et descendit une échelle meunière. Je le suivis encore. Nous nous trouvions dans une crypte voûtée et, devant nous, dans la pénombre, se dressaient deux gigantesques mains, qui semblaient obéir aux injonctions du maître. Elles se touchaient, se serraient, interpénétraient leurs doigts, jouaient déjà l’une avec l’autre avec esprit, comme si elles avaient été mues d’une vie singulière.

    « Voici l’instrument » me dit-il. « Un organiste joue avec ses mains, ses pieds, sur un clavier parfois d’ébène, parfois d’ivoire ou de tilleul. Ici, l’instrument, ce sont ces grandes mains qui vont déchiffrer et jouer, interpréter les pensées et les songes qui défilent dans votre tête. La main droite pour votre cerveau gauche, la gauche pour votre cerveau droit. Vous serez le clavier de ces deux mains expertes. Ne me demandez pas d’où viennent ces deux mains ni en quelle matière elles sont, cela c’est mon secret encore. Sachez qu’elles sont d’une sensibilité que nos mains humaines n’approchent pas. Elles vont donc venir autour de vous, vont vous envelopper d’une grande douceur, vous sentirez leur chaleur, car elles vivent, ne vous en effrayez pas. Vous sentirez aussi leur odeur, une odeur de chair, très suggestive. Il vous suffit de vous asseoir ici, entre elles deux, au creux de la paume de celle-là, et de vous laisser aller. »

    Je m’approchai, m’assis, et soudain me sentis pris dans un étrange espace, à la fois très petit et très grand, infini. Les deux mains m’avaient entouré, comme une tente tiède, leurs doigts se tenaient joints juste au dessus de moi, il me semblait qu’il y avait une empathie profonde qui naissait entre elles et moi. Quelque chose disait : « Tu es le préféré, l’élu et le premier » et je ne savais pas si ce chant inattendu, soudain, venait d’elles ou bien de moi. Tout me semblait malléable infiniment, je me laissais malaxer par la douceur de ces deux mains priant, et je ne savais plus très bien si c’était moi qui jouais d’elles ou bien elles qui jouaient de moi. Nietzsche avait autrefois parlé de transvaluation ou d’inversion des valeurs, c’était un philosophe musicien qui savait ce qu’ouïr veut dire, il me sembla soudain qu’il convenait d’inverser les sensations : ce qui semblait bruyant n’était que du silence alors que le silence, lui, parlait.

    Le plus étrange c’était que mes pensées, au départ ardentes, ne cessaient, entre ces deux mains qui me manipulaient, me caressant d’une bien surprenante façon, de s’amortir, de s’amoindrir, de s’effilocher. Les mains dansaient autour de moi, en dansant elles touchaient quelque chose dedans, quelque chose d’inconnu, d’incongru qui vibrait doucement. Tout de moi était pétri, repétri et se retournant, peu à peu, comme un gant. Silence de la nuit, traversée du silence, depuis l’endroit où l’on est vertical, où aucun vent ne vient pencher quoi que ce soit, de l’endroit où n’est nul penchant. J’allais depuis cet endroit-là, ce silence du cœur et du corps et laissais chanter ce qui vient. Je pensais à Giacinto Scelsi, à Stockhausen ou même, à rien, au bruissement d’un tilleul dans le temps ou à la chute sur le sol de quelque gland.

    Il me venait cette intuition, claire, évidente comme le jour : l’océan et le vent ne riaient pas seulement, ils étaient le rire de la terre. Car le monde rit, voyez-vous, de rien ni de personne. Il faut être petit, tout petit, trop petit pour rire de, avec ou contre ; avec quelqu’un, ou contre tout. L’univers rit sereinement, lui, de ce rire inextinguible des dieux, inépuisable et absolu, et silencieux, et rire un tant soit peu, c’est se mettre aussitôt en lien avec ce rire énorme d’univers, être aspiré soudain par ce silence, cette joie primitive et première. Non pas seulement se lier avec les autres hommes mais à la grande vague de la vie qui ne cesse de déferler, déferler en riant… J’entendais le rire de ce déferlement. Les deux mains étaient devenues deux grandes vagues, elles m’isolaient du dehors, et dedans je plongeais en un univers sensible et mouvant, joyeux et grave, infiniment. Je ne contrôlais rien, plus rien de ce qu’il m’arrivait, mais quelque chose depuis ces deux mains me disait : « Tu es le préféré, le premier, le Divin. » Il me semblait qu’elles m’accouchaient, qu’elles me faisaient naître comme chacun aurait dû naître, chacun étant le Préféré, le Premier, le Divin, pourvu qu’il l’ait accepté. Il y avait aussi des plages de silence venues d’autres temps, venues s’échouer dans le présent, comme appelées par la conscience.  Une autre manière non pas de voir, mais d’entendre le monde, d’y voyager. Il y avait à découvrir et découvrir encore, tant et tant ! (...)

    Soudain, il y eut un grand blanc. Je fus sous le regard aigu de Tournelâme. « Vous êtes revenu » me dit-il. « Je ne pouvais pas vous laisser aller plus loin, plus près. Il en allait de ma vie, de la vôtre, de celle des deux mains qui vous ont caressé. Il faudra que je sois le seul, ou que je meure, ou que je les tue, ces deux mains après les avoir créées. Je ne pourrai plus supporter qu’elles en touchent un autre, qu’elles touchent autrement. Elles ont dû vous souffler que vous étiez le Préféré, l’Elu et le Premier, ne dites pas non, je le sais, cela se voyait tellement, elles me l’ont dit également. Je crois qu’elles le diront à tous ceux qui viendraient. » Son sourire était inquiet. Je me suis levé, lui ai serré sa main droite qui tremble et suis parti. Rosans, le temps d’une après-midi était devenu cette rose improbable, mais elle avait trop bien fleuri. Et voilà que déjà, elle se fanait. Sa fanaison m’accompagnait avec le crépuscule finissant. A moins que ce ne fût une aube ?

    Je sortis de l’église. Me retournai une dernière fois. Tournelâme n’était plus là. Devant moi, Rosans était redevenu un village banal : depuis l’autre côté de la grande place, sur la terrasse du café du Nord, s’élevaient les clameurs provinciales d’un match de foot retransmis sur écran géant.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 19 Juin 2015 à 18:27

    Lecture d'un seul trait, mais tant à dire. je vais revenir. (Relecture, en fait).  Mais quelle plume, Alain.

    2
    Mardi 30 Juin 2015 à 15:42

    Coucou Joëlle, retour d'Ecosse, transition un peu fatigante entre la grande fraîcheur de là-haut et la canicule d'ici. Merci beaucoup de ton appréciation. Bien amicalement!

      • Nouvel-Mauron
        Mardi 22 Août à 19:17
        Merci beaucoup André, du voyage vers ici. Finalement, cette nouvelle est devenue la première du recueil publié aux éditions des Lisieres: "Au nom du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest".Amitié. Alain
    3
    Mardi 22 Août à 14:54

    Très belle nouvelle, une fable  magique... Écriture de belle facture, beau style, riche et précis. Le mystère reste intact ! Bravo Alain Nouvel... Prix mérité !

      • Nouvel-Mauron
        Mardi 22 Août à 19:20
        Merci beaucoup André, du voyage vers ici. Finalement, cette nouvelle est devenue la première d'un recueil de sept : Au nom du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest aux éditions des Lisières. Amitié.
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