• Je racontais à mes "Petits" des choses très bizarres au son de l'orgue. Les Chorals du "Petit livre d'orgue" (pas si petit que ça) de J.S. Bach sont brefs et les couleurs qu'ils prennent, les uns après les autres, très variées (j'en ai moi-même travaillé quelques uns en tant qu'organiste). Alors, j'inventais des récits, me laissant porter de choral en choral ; des histoires burlesques ou rêveuses, ou plutôt, les multiples épisodes d'une même histoire... C'est que l'orgue, c'est sensuel "en diable", si je puis dire, c'est parfois céleste et parfois très cru, parfois très doux et chuchotant, parfois violent ou irritant. Une grosse anche, et voilà "Gros Cucul" qui apparaissait, monstre noir et hideux, porteur d'orages et de cataclysmes. Au contraire, une voix céleste ou humaine avec un beau tremblant, et c'était Pégase l'ailé qui portait les deux enfants...
    Mais j'entendais que c'était moi qui les portais, mes deux Petits, quand je contais ces histoires païennes, au son de l'orgue. Je les portais dans cet amnios de la musique et de ma voix, mais aussi je les portais vers l'âge adulte... Comme une traversée sur l'océan de la musique et de la vie. J'étais le guide et rassurais quand l'orgue faisait peur et devenait un ogre, ou bien nous évitions des chausses-trappes que j'avais moi-même creusées... Ou nous glissions ensemble et apaisés sur les divines mares douces ou les rivières paresseuses que la liquidité de la musique faisait naître sous les planches courbées de la coque. Nous écoutions tous trois leurs clapotis d’éternité.

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  • Je me suis mis tout nu,
    dans le silence
    et en silence.
    J'ai quatorze ans,
    le désir de la terre.
    Je me suis allongé
    entre les grands maïs,
    la terre, froide et grumeleuse
    dans le dos,
    me suis cambré.
    L'urine chaude a coulé
    depuis mon sexe
    sur mon ventre, mon torse et jusqu'au cou,
    et je me suis lavé
    à sa chaleur,
    à son odeur de bête.
    La terre s'est assouplie,
    sous moi, autour de moi,
    tout grossissait de moi et je ne savais
    pas où j'allais.
    Je me suis badigeonné d'humus
    et c'était ocre et doux, enivrant comme la vie qui vient.


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  • Trop dur dehors,
    trop fragile
    dedans.
    Je n'entends pas,
    n'écoute rien,
    je fais semblant.
    J'essaie de vivre
    étanche,
    c'est douloureux
    cette carapace
    qui voudrait
    protéger de la vie.


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  • I
     
    J'écris assis,
    d'autres, debout,
    d'autres encore, à genoux,
    n'écrivent pas mais murmurent des mots.
    J'écris le ventre plein,
    d'autres le ventre vide.
    D'autres, qui ont écrit, sont éventrés.
     
    Et je dis "d'autres" comme s'ils n'étaient pas
    moi-même plus que moi.
    J'écris assis, debout et à genoux,
    le front ouvert, les yeux fermés.
     
    J'ai renversé ma vie sur le buvard,
    j'ai renversé la table sur ma vie,
    c'est une tache, mais leur sang ?
    Des fauves ont aiguisé leurs crocs.
    Des hommes valeureux sont morts,
    des femmes, des enfants alors,
    pourquoi pas moi ?
     
    J'ai voulu protéger mon fils,
    il est parti se battre,
    il s'est tourné vers moi et m'a traité de pleutre.
    Et j'ai pleuré.
     
    II
     
    J'ai peur qu'un jour se lève
    sur mes viscères ouverts,
    qu'un arbre ait pris racine
    dans mes yeux.
     
    J'ai peur du lierre qui dévore
    et se dévore de son vert,
    j'ai peur de l'araignée qui tisse
    au pancréas sa toile mauve,
    que mes mains gonflent et m'étranglent.
     
    J'ai peur du lézard dinosaure
    au fond du sombre corridor.
    J'ai peur de mes pas qui frottent
    sur l'asphalte pluvieux de la nuit.
     
    J'ai peur que mes organes tremblent
    et trahissent.

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  • SIDERATION, DESIR, DESASTRE
     
     
    Le désir, au sens étymologique de de-sidere (et donc de "dés-astre", l'absence de l'astre), c'est vouloir se libérer de cette pesanteur que l'astre nous impose forcément, de cette aimantation, de cet amour avec lequel la terre tient tout ce qui vit... Désirer, c’est forcément s’échapper de tout ce qui entoure de trop près, vouloir aller, toujours plus loin, plus haut. Le désir s'oppose donc à la "sidération". Être "sidéré", c'est être figé par les astres, avoir subi leur influence funeste mais, en extrapolant (si je puis dire), cela signifie rester fixé, rivé à l'astre.
     
    Aussi, partir en quête de l'inaccessible étoile, c'est forcément vouloir quitter l'orbe et l'orbite de l'astre qui nous a fait naître. Le désir c'est quand le sol vous manque, ou plutôt, c'est de vouloir danser et s'élever jusqu'aux étoiles depuis l'astre qui nous "contient" et qui nous "tient", et donc, in fine, manquer à ce sol qui manque... L'hybris de l'homme moderne est de cet ordre. Sa démesure tient à cela qu'il voudrait s'affranchir non seulement de ce qui l'a vu naître mais de ce qui l'a fait naître. Être ailleurs.
     
    Il y a une mécanique du désir qui fait qu'on aspire chaque fois à "autre chose", jusqu'à vouloir l'impossible. Il me semble que nos limites humaines et biologiques pourront être à leur tour transgressées, non pas par des êtres de chair et d'os, d'eau et de sang, mais par des machines d'électricité et de magnétisme. Elles seules sauront réaliser l’avenir infini de nos désirs.
     
    Pour ma part, s’il me faut choisir, j’admets et j’accepte ma finitude, mes limites et ma mort. Je suis solidaire de tout ce qui vit et qui doit mourir pour laisser la place à de nouveaux vivants. Mais ma part désirante voudrait être à l’infini, toujours plus, croître sans entrave. Je la connais et je l’entends, je la vois à l’œuvre dans ce que Heidegger appelait “le vouloir vouloir” et qui aujourd’hui ouvre sur une sur-humanité peut-être désirable, à coup sûr dangereuse.


    QUELQUE ETRANGE AFFAIRE.
     
    Cet aujourd'hui n'est qu'une fois,
    aimes-en le retour
    sans retour,
    éphémère perpétuel,
    éternel
    battement des paupière
    et des jours.
     
    Le monde t'a toujours dit "Oui"
    à travers le regard de ta mère
    quand il se posait sur toi,
    comme un oiseau.
     
    Si je m'envole, le sol m'appelle,
    il me retient ;
    je n'y peux rien.
    Je ne le voudrais pas, je l'aime,
    je l'étreins, il m'étreint...
     
    Je suis "géocentré"...
    De nulle autre contrée
    que la terre.
    Je ne saurais vivre
    qu'en ton sein,
    sur ton sein, ma mère
    et parmi les vivants mes frères
     
    même si quelque étrange affaire
    m'entraîne ailleurs,
    à m'absenter...
    Je suis en même temps
    cet animal
    qui flaire et fouille et fouit
    à l'humus noir qui le nourrit,
     
    et ce rêveur qui croit et veut à l'infini...
     

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