• Un Paradis?

     

    Un Paradis?

     

     

     

     

                Bientôt le 6 juillet, le jour de son anniversaire. Tu voudrais lui offrir une histoire qui lui plaise, mais laquelle? Tu ne vas tout de même pas raconter ce si peu d’histoire entre vous? Pourquoi tant d’histoires avec ça? Mais pourquoi pas.

                On peut à peine l’appeler une histoire ce que je vais te raconter. A vrai dire, c’est le seul moyen que j’ai de te rendre un peu présente malgré toi. Depuis trois mois j’avais été tourné vers toi, orienté. Et puis un jour tu m’a dit “non” sur ton portable. Le 8 juin. “J’aimerais que vous ne m’appeliez plus. De toute façon, la ligne va être coupée. Trop cher pour moi. C’est terminé...” Cela va faire un mois déjà que c’est fini et que la ligne d’Elodie ne répond pas. Je t’écris donc. Un peu avant ce jour, un samedi, tu m’avais prévenu: “Dans la vie, il faut faire des choix et j’ai choisi de vivre.” Dès ce moment j’ai su que j’étais en sursis et que “mon temps était compté” comme l’on dit. D’ailleurs que te répondre? Tu as raison, on ne peut mieux penser. A ton âge c’est le choix qui s’impose. Vivre... Et si ces coups de fils te distrayaient de vivre, eh bien, il faut les supprimer. Mais qu’est-ce que ça veut dire vivre? Etudier, se faire une situation; s’établir et bâtir sa maison, être avec un mari qu’on aime; avoir ou non quelques enfants, s’accorder à ses contemporains, se rendre un peu utile à son prochain. Et puis après vieillir, s’éteindre peu à peu. Aller avec le temps. Des choses douces somme toute, vivre c’est ça et on n’invente rien en disant ça. Rien à dire, c’est bien. Et ça ne me va pas.

                T’écrire et raconter c’est le moyen que j’ai, le seul, de te rendre présente malgré toi. Jouer avec le temps de ton absence et ta présence. Il doit bien y avoir un endroit maintenant où la pensée qu’on a de toi rejoint ton vrai visage, où tu deviens visage et voix. En tout cas ce n’est plus ici. Plus avec moi jamais. Où je suis tu n’es plus que mes pensées vers toi. Les tiennes je ne les ai plus. Ton silence? Un désert et la soif dessus. Tu comprends que pour moi, revenir à ta vie, ton visage et ta voix,  c’est “vivre” encore un tant soit peu, c’est ma façon de vivre, en désespoir de cause, ailleurs et autrement. Maintenant que tout accès à toi par ton portable interposé m’est interdit, pour te faire parler je n’ai que ce moyen: t’écrire. Tu me l’as déjà dit, tu ne répondras pas, jamais. Même si tu ne réponds pas, peut-être arriverais-je à mieux tourner la page en t’écrivant. En m’écrivant à toi. Une façon de réparer un peu quelques effets dévastateurs du chagrin du 8 juin... Le 8 juin, donc. Et c’est bientôt le 6 juillet... J’aurais dû m’en douter pourtant. Me préparer à ton départ. Et je n’arrive pas à t’effacer. Mais que prévoir lorsqu’on se vit au jour le jour, et qu’on se voit à la dérive?  Je m’en suis aperçu trop tard! Je m’étais embarqué déjà. Et j’étais malade de toi. Oui, c’était toi ma maladie. C’est que je suis à l’âge où on se déprend de sa vie. Et tu as l’âge où on l’apprend. J’ai besoin de rêves qui consolent et toi de rêves qui construisent. Pourquoi suis-je allé t’aimer? Et est-ce que c’était toi? De toute façon, depuis que tu m’as dit “Non”, j’apprends à mes dépens combien j’étais intoxiqué. De qui, de quoi? De toi, de moi? Je m’étais instillé moi-même le poison en t’appelant sur ton portable trop de fois. Rappelle-toi! “J’aime répondre aux appels” m’avais-tu dit et tu m’avais encouragé ainsi mais c’était trop, tu avais eu “ta dose” c’est ton mot. Et ça ne pouvait plus continuer.

     

                Enfin, en attendant (mais qu’attends-tu?) tu voudrais quand même lui offrir cela, lui raconter comment tu as vécu cette histoire entre vous. Surtout n’invente rien, pas de littérature, raconte exactement comment s’est ordonné le monde autour d’elle pour toi. C’est déjà beaucoup.

                Ce qui me console, c’est que je ne l’attendais pas Elodie-Gabrielle, dans ce train qui fonçait vers Paris. J’étais tout seul assis dans mon fauteuil, paisible, les autres élèves papotaient, et tu t’es assise à côté. On devait traverser un pays dont le nom ne me revient pas. Des ruisseaux sinueux. Bocages, bosquets. Sapins tout près, mur vert, talus, vallée. Petits villages vieux vite passés. Je m’imprégnais de ce pays pluvieux dont je cherche le nom et qui filait. Et je me suis tourné vers toi. C’est vrai, tu étais là. Sur le siège à côté. Tu m’as dit: “Est-ce que je peux vous demander quelque chose?” Dans ta vie, tu n’as eu que trois questions à me poser, une au début, une au milieu, une à la fin. Comme le Sphinx. Mais je n’ai su répondre à aucune des trois et tu m’as dévoré. Là, c’était la question du début. La première:

                 “Je voudrais bien savoir si je peux être dangereuse pour vous” c’était là ta question. Je me suis méfié:

                 “Comment ça “dangereuse”? Qu’est-ce que tu veux dire par là? Comment pourrais-tu m’être dangereuse?”

                Je me doutais au fond de ce qu’il pouvait être ce “danger” mais je n’y croyais pas. Je m’amusais de te voir t’amuser avec moi... Tu souriais et je n’attendais rien de toi. J’avais ajouté en riant: “toi, tu veux devenir savante autrement, apprendre autre chose avec moi”. C’est vrai, tu étais mon élève et moi ton professeur. Et tu me défiais. Et j’avais trop confiance en moi.

                Tu avais pourtant remarqué avant ce jour qu’Elodie s’attardait à la fin de tes cours et  parlait volontiers. Elle t’avait même dit, l’air tragique, des sanglots dans la voix, que ses parents étaient “ruinés”. Elodie, que veux-tu, elle faisait mouche à chaque fois. A chaque fois qu’elle te parlait, c’était aussi de toi.”Mes parents sont ruinés” te disait-elle; c’est sur des ruines aussi que ta mère est née. Rappelle-toi. Sur la misère d’une ruine. Elodie te réveillait à toi en te parlant. Tout le tragique de ta vie, l’autre côté, la ruine d’où ta mère venait, tu le revoies et le relis, le reconnais en Elodie. C’était ce malheur primordial où tu n’avais jamais été mais dont tu ressentais soudain le froid, l’arrière présence en ta vie. Comme un arrière-goût. Elodie remuait tout ça. Une amertume très ancienne avait le goût de ses yeux gris.

                Elle t’avait raconté son enfance si triste avec celui qu’elle appelait son “géniteur”, son père divorcé qui l’avait prise un an chez lui comme elle avait dix ans, et qui l’avait tant tourmentée: installée dans un garage et la frappant pour peu que la belle-mère soit mal lunée... Des choses atroces :

                “Un garage l’été pour dormir c’est sympa, il y avait un divan là, mais dès qu’il a fait froid...Et puis le matin, avant d’aller à l’école, pour me préparer je ne devais pas passer plus d’une fois dans chaque pièce... Ma belle-mère surveillait.”

                Elle t’avait raconté les malheurs de cette année-là, mais avec une précision qui faisait mal! Tu te doutais pourtant que l’essentiel,  elle ne le disait pas. C’était caché en elle, en toi... “Mon géniteur, il abusait” te disait-elle... Il fallait qu’il y en ait un qui paie pour ça. Pour tout ce qu’elle taisait. Tu étais d’accord pour payer. Pourquoi? Ses souvenirs, ce n’était pas la première fois qu’elle les disait, elle les racontait trop bien, c’étaient sûrement ses “clichés”, des souvenirs qui en masquaient d’autres, plus vrais, plus crus et plus secrets. Mais tu les entendais si bien ses silences!  Le “géniteur”, elle se vengerait un jour de tout ce qu’il lui avait fait, elle deviendrait un juge et elle le jugerait.  Elle t’avait raconté sa vie d’enfant, et puis après tu avais vu que ses yeux te fixaient plus longtemps... elle t’a souvent regardé Elodie! Un peu plus tard, quand elle s’est éloignée dans le couloir avec son pas rapide et décidé, son pas qui tranche dans le vif alors que tu fermais la salle à clé, tu l’as vue partir à regret. Tout ce qu’elle t’avait dit te touchait, mais comment? Que fallait-il payer ou racheter? Elle ressemblait à celle qui t’avait porté, qui t’allait porter sûrement, et qui portait en elle aussi comme un malheur d’être née femme et sans pouvoir le devenir... Quel rôle tu jouais dans ce théâtre d’ombre où tu sombrais?

                Un peu après, elle t’avait “présenté” Mathieu à sa façon, se laissant embrasser par lui devant la classe un samedi. Un beau garçon de terminale. Tu t’étais dit: “Elle se trouve un ami, tant mieux”. Mais tout avait commencé à se nouer vraiment dans ce train-là. Tu l’avais laissée faire... Au retour le lendemain soir, c’était toi qui t’étais mis à côté d’elle dans le TGV. Rappelle-toi son geste au moment de t’asseoir. Elle t’avait offert un des deux écouteur de son baladeur pour te faire entendre sa musique. Et elle avait pris l’autre. Tu n’avais pas vraiment réalisé mais vous étiez restés longtemps attachés l’un à l’autre par ce fil de pensée. Elle avait fait cela sans te parler. “Tenez”, t’avait-elle dit. “Ecoutez ça”... un sourire, pas plus. “Dangereuse pour vous”, mais ce danger-là t’attirait.

                4 heures 40 à côté d’Elodie-Gabrielle, ça ne t’es plus arrivé depuis... En général, tu n’oses jamais faire ce dont tu as envie, pour une fois tu l’avais fait. Il faut dire qu’il s’était passé des tas de petites choses à Paris pendant ces deux jours-là, des événements minuscules, qu’on ne remarque pas mais qui remuent.

                Je ne sais plus quand cela s’est précipité, je ne veux pas dire dans les faits, il ne s’est presque rien passé, non, comment toute cette menue présence autour de moi s’est solidifiée, comment je l’ai finalement perçue, aimée, reçue. Ce doit être au retour, juste au moment de se quitter à l’arrivée en gare, quand tu m’as regardé avec cet air de dire: “On n’y peut rien et c’est fini!”

                Attends! Ne t’en vas pas! Reste à côté! Laisse-moi remonter le temps, parler de lui dans son désordre vivant. Laisse-moi revenir au séjour à Paris, à cette parenthèse où tu fus près de moi tout le temps, imperceptible et efficace (“tu me collais” pour employer tes mots mais je ne sentais rien, je ne te voyais pas, tu me mimais trop bien, tu dansais avec moi): pendant la visite du musée d’Orsay, celle du Musée d’art contemporain et surtout ce repas. Vous aviez “quartier libre” je crois, je me sentais flatté de ta présence enveloppante, tu m’avais préféré à tous les autres et même tu tremblais d’être avec moi. Nous avions déjeuné ensemble tous les deux. Tu étais une tige de canne ou de roseau devant, si belle et frêle et je t’ai vue pour la première fois, je veux dire en te désirant. J’aurais dû profiter, te cueillir à ce moment-là. J’ai des regrets. Notre histoire c’est d’abord celle des baisers que je ne t’ai pas donnés. Tant pis pour moi. Je me rappelle ce moment pourtant, il était beau, tu étais là. A contre-jour dans la pénombre tu parlais, je ne me souviens plus de quoi. Après on était descendus à la librairie, tu m’avais montré une encyclopédie du cinéma, tu hésitais à l’acheter et tu me demandais conseil. J’aurais dû te l’offrir. C’étaient quelques moments précieux et ils passaient paisiblement. La veille au soir aussi rappelle-toi, nous avions failli partir à deux voir le Quartier latin, tu étais prête avant toutes les autres, si je t’avais suivie nous serions partis l’un et l’autre.  Tout cela tu le sais: on l’a vécu tu t’en souviens. Tu étais là discrète, sérieuse et silencieuse et je ne voyais rien. Tu tissais l’invisible de l’air autour de moi. Je le sentais. Les premiers jours après notre retour je me disais: “Qui donc a visité le Musée d’Orsay avec moi? Qui était là qui ne me quittait pas?” Tu as toujours cette félinité qui fait que tu es là sans qu’on le sache. Tu avais pris la forme de mon ombre. Et puis après quand tu n’y étais plus, je me suis vu d’un coup abandonné, tout nu, pelé des minuscules bandelettes de présence et d’amour dont tu m’as revêtu. Féline? Ou même arachnéenne tu étais. Tu as tissé tout un cocon autour. Rappelle-toi le jour d’avant. Le premier jour. On sortait de la gare de Lyon. C’était l’hiver, la Seine était en crue, et il pleuvait. Comme si tout Paris pleurait. On avait fait le tour de Notre Dame dans des squares déserts. On marchait sur des sables trempés, entre quelques flaques maussades et je pensais à des temps plus anciens. Je te disais que j’avais souvent traversé autrefois ces jardins. Tu m’écoutais. Toi, c’était la première fois. Il y avait l’ombre de ma Chinoise avec moi. Vraiment, la vie est à la fois profonde et vide et le temps passe sur du rien, des presque rien que tout efface. Mais parfois on dit “non” au temps, alors on se tourmente, on se morfond. Et ça ne sert à rien.

                Au retour, tu marchais derrière moi et comme tu étais fatiguée, tu m’avais dit: “Attendez, je suis là” et j’avais répondu: “Pas la peine de me le dire, je le sens, je le sais.” Un peu après, à côté de Beaubourg, j’avais acheté trois cassettes. L’une d’elles, Les Fraises sauvages était pour toi, c’était le premier d’une série de cadeaux que je ne t’ai jamais offerts, achetés en pensant à toi et qui dorment au fond d’un placard.

                Tu as eu beau lui dire “Reste là!”, elle est partie à pas comptés parce qu’elle voulait partir. Rien n’y a fait. Mais où? Partir vivre, bien sûr. Comme tu l’as dit déjà elle a une vie à bâtir, une enfance à venger, un bonheur à poursuivre, un mari à aimer, des enfants à faire, elle “se casera” comme elle dit, vieillira bien après, elle a été cette caresse un court moment, cet éphémère tégument. Quand elle s’est retirée d’autour de toi tu t’es senti soudain pelé. Elle a rêvé très fort à toi aussi ça tu le sais mais un instant, pendant ces deux jours à Paris seulement, et tu n’étais qu’une impossible rêverie. Tu ne peux être que cela. Son copain l’attendait au retour. Qu’aurait-elle pu espérer avec toi? Parfois elle se cherche un père. Elle joue avec. C’est quand tu lui as dit que tu l’aimais que toute son enfance t’a dit “non” et t’a jeté. Elle devait avoir raison.

                Comment t’avait-elle touché si bien? Elle a ce visage de sphinge à la fois mystique et païen. Un très beau visage c’est vrai... Tu fais bien de l’attendre. A part ça, vous n’avez pas du tout les mêmes goûts, elle n’aime pas jouer avec les mots, l’art moderne ça “lui prend le chou”. Pourtant à Beaubourg, elle avait ce bustier d’étoiles bleues, exactement de la couleur du grand Matisse dans le hall: Polynésie, le ciel. Tu l’avais photographiée devant comme pour la tisser à la tapisserie. La fixer dans ce ciel et en faire une fleur. La figer en un paradis. Elle s’y était prêtée de très mauvaise grâce et la photo avait été ratée. Tant pis! Vous n’avez pas le même imaginaire. Elle a peut-être peur du sien. Et puis elle n’aime pas, Gabrielle-Elodie que tu la nommes et tu la tiennes. Peut-être trop d’amer en elle pour aimer... Elle ne veut pas être fixée. Ce qui vous réunit peut-être est plus ténu mais plus profond: vous avez elle et toi du goût pour le secret. Il te semble qu’elle porte un secret, elle en a gardé un à en être malade, elle te l’a dit. C’est peut-être un secret d’enfant violentée je ne sais pas, mais tu es très sensible à ça, l’idée qu’elle garde un secret en soi. Pourquoi te la rend-elle si touchante cette idée? Surtout tu as peut-être tort, mais tu crois bien qu’il y a du tragique en elle comme en toi. Elle n’aime pas son âge toi non plus. Son trop de jeunesse l’emprisonne, elle “veut vivre”. Elle voudrait être plus âgée déjà pour pouvoir s’échapper.

     

                “Vous savez, mon dieu égyptien, c’est Anubis, celui des embaumeurs, alors pour ce qui est des bandelettes et de momifier les vivants et les morts et même les absents, je connais bien”.

                Tragique, tu l’as dit, elle l’est sûrement, et ses meilleurs amants sont disparus. Partis. Insaisissables. Ou morts.

     

     “Ce matin j’étais mort.

     Mais des gens si vivants me portaient

     Alors que j’étais mort!

     Des jeunes filles douces, parfumées,

     Qui m’entouraient de bandelettes:

     Inachevées, inaccomplies,

     Inaccessibles jeunes filles!

     Et leurs cœurs et leurs corps

     Savaient pourtant tout de la mort.

     Elles m’entouraient de bandelettes.

     Leurs tissus étaient doux et forts

     Pour maintenir et rassurer.

     Pendant qu’on m’en liait,

     Je les lisais de l’intérieur

     depuis la mort, depuis ailleurs,

     C’étaient des lèvres qui parlaient,

     Prononçant un baiser d’adieu

     Si délicieux, le tout dernier!

     Des lèvres qui parlaient à ma peau.

     Ces jeunes filles qui riaient en m’enterrant et m’entourant

     De leurs baisers, de leurs pensées, me consolaient si bien de n’être plus vivant.”

                Pourquoi te hante-t-il si fort tout son tragique? Et que veux-tu? Tu croyais bien pourtant être échappé du mythe et en jouer. Et c’est lui qui se joue de toi. Pouvoir l’exorciser mais il te précipite.  Le dominer en le parlant. Mais il contient ce que tu dis, le temps. Et on n’échappe pas au temps, jamais. Et avec Elodie tout ton passé s’est épanché dans ton présent.

                Que veux-tu: elle ne peut s’empêcher d’être cruelle avec ceux qu’elle allume et qui après brûlent pour elle et s’y consument. C’est sa façon à elle d’être là: se sentir vivre amèrement pour pouvoir mieux pleurer. Elle observe comment se met en route en eux cette mécanique amoureuse, si prévisible et si curieuse. Ils sont si bêtes les vivants! Et si peu étonnants! Elle aurait préféré se tromper, être surprise, déroutée. Elle attend que ça passe et elle aime jouer, elle manipule et ne peut pas s’en empêcher... Pour voir si c’est comme elle prévoit. C’est à l’autre de se sauver. S’il peut s’esquiver il le doit! Mais non, ils sont toujours pareil les gens c’est ennuyeux! Surtout les hommes. Ils finissent tous par coller, c’est lassant! Tu as beaucoup de compassion pour sa curiosité, cette souffrance si méchante. C’est sa façon de se venger. Tu ne sais pas pourquoi tout son jeu t’attendrit alors qu’elle t’a piégé. Parce qu’il te semble qu’elle s’y piège aussi. 

                Elodie, son arrogance si fragile t’a ouvert. Tu te sens vulnérable depuis. Pourquoi? Elle a semé en toi et fait germer des monstres tu ne sais pas quoi, mais des fantômes douloureux qui t’agitent. Tu ne sais pas s’ils sont venus d’elle ou de toi ces chiendents. Remontés de très loin. Poussés depuis des racines si loin! Une amertume de ciguë. Tu ne te reconnais plus. Depuis, tu erres en toi dans des contrées insoupçonnées. Dans des pays si froids, si tourmentés, de hauts plateaux déserts hantés de vents. Tu erres dans ces terres-là qui sont toi désormais, aux couleurs que tu n’aimes pas, à regarder s’enfler, tourner en toi, et t’envahir ces vents mauvais, que tu ne connais pas. Envahissant de hautes terres mornes, mortes. Tu ne sais plus où te tourner... Un passé qui n’est pas le tien! Un de tes collègues t’avait prévenu: “Elle est très perturbée, Elodie.” Elle te perturbe aussi. Elle a changé la couleur de ta vie. Son goût. Elle a mis de l’amer dedans. Trop amère Elodie pour aimer.

     

      “Elodie, comme une mère amère.

      Elle a creusé en toi ce creux. Son amer t’a rongé.

      Désormais tu veux vivre fiévreux, souffrant, creusé.

      Désirant.

      Dans ce manque et ce creux, dans ce désir toujours.

      Assoiffé.

      Que rien ni tout ne puisse t’apaiser.

      Toujours sentir vivante ta brûlure.

      Être heureux malheureux pourtant.

      Dans ce pays sans nom vivre pelé.”

     

                Non, ce n’était pas toi qu’elle visait Elodie-Gabrielle, elle ne visait rien de spécial, elle jouait. Elle n’a rien fait exprès c’est venu avec elle sans qu’elle n’y puisse rien ni toi: son époque et sa vie avec elle, et leur bruit. Et tu es occupé, investi par un temps qui n’a plus rien du tien: tes valeurs et tes préjugés, tout effondrés en moins de rien. Détruits. Son réel t’a rejoint, il est là, tu ne vis plus de rêveries, et tes catégories ne te protègent pas. Elle te  réveille à ton passé. Quelque chose de fou dans sa musique aussi te hante: le hard rock, la techno et les rave party. Et les soucis adolescents tu y penses depuis. Elle te révèle son présent. Elle n’a pas fait exprès, on n’y peut rien, la cruauté vivante de son temps t’a traversé. Elle t’a blessé de sa jeunesse. Cette jeune future maman qui t’avait porté, qui t’allait porter sûrement, qui charriait avec sa vie qui vient, qui naît, comme un malheur, tu voulais la sauver... Tu n’aurais jamais dû appeler son portable la première fois... Jamais:

     

      -“Allo, Gabrielle?

      -Non.

      -Elodie?

      -Oui, Elodie, c’est qui? Pourquoi?”

     

                Tu aurais bien voulu lui parler dans les rêves, comme en une autre vie. L’attirer vers ton temps, vers ton passé, vers ton présent! Négliger Elodie et garder Gabrielle! Quelle illusion! La jeunesse toujours a raison. Tu t’y croyais pourtant, tout t’y poussait. Tu as voulu simplifier Gabrielle-Elodie et en faire ta Gabrielle, l’image de ta mère. Eh non! Elle t’a tout bouleversé. Il n’y a pas de quoi en faire un drame, rien de tragique là... Tu t’es trompé. Elle ne s’est pas laissée faire. Elle est si pleine d’elle. “Ce n’est pas grave” comme elle dit. Rien de grave c’est vrai, rien d’important... Tu as joué avec le feu du temps, tu t’es brûlé un peu. “Pauvre chou”. Ca devrait passer. Pourtant, pourtant tu ne sais pas comment elle fait, elle a tant su te la donner la conscience du temps! Elle a si bien creusé ce vide en toi! Pourquoi? Pourquoi veux-tu la consoler de ce méchant chagrin secret qu’il te semble qu’elle a? Tu te trompes, tu rêves, elle n’a besoin de rien et surtout pas de toi... Elle va mûrir et vivre. Elle s’est vengée du Géniteur sur toi, ça lui suffit. Tu as payé. Tout son passé à elle, elle voudrait l’oublier pour vivre au moment où le tien, tout le tien, très ancien te revient. Elle veut vivre. Elle doit vivre. C’est ton chagrin à toi d’homme de 50 ans qui n’a que son vieillissement devant que tu projettes en elle. Elle est tout à son temps! Comme un poisson dans l’eau elle est! Enfin, avant de la quitter, tu voudrais lui prouver que tu n’es pas qu’un jouet. Pas tout à fait ce vieux pantin pantois comique et laid qu’elle croit. Remarque ils doivent tous faire pareil: un dernier geste avant de s’en aller tous ceux qu’elle a congédiés... chacun doit lui faire un cadeau d’adieu à sa façon à chaque fois. Ils doivent tous le faire, rien que pour lui donner quelque regret en vain! Le regret, tu sais bien que même si elle peut en avoir elle ne l’avoue jamais, elle est trop fière et bien trop Espagnole pour ça. Elle pourra pleurer seule et tout son saoul, personne ne le saura. Sauf sa maman peut-être. C’est qu’on a sa dignité quand même. Ils se trompent complètement ceux qui veulent “jouer”. “C’est toujours moi qui quitte” dit-elle, “et je ne regrette pas.” C’est juste à la pâleur et la maigreur parfois de son visage qu’on devine ce qu’elle devient. Il lui arrive de ne pas dormir bien... Mais que pourrait-elle regretter avec toi?

     

     

     

     

     P.S. Mon Elodie, écoute-moi, ne me crois pas, jamais, si je te dis que je veux être ton ami. C’est forcément quelque chose qui déchire avec toi, la vie. Je ne sais pas pourquoi tu me déchires. Tu mets du déchirant en moi, comme si je devais porter ta douleur d’être. J’imagine prendre ton mal sur moi et ça me rend heureux d’ainsi me sentir malheureux pour toi. Ce n’est pas de l’amitié cela, je le sais, c’est une maladie que je ne sais pas nommer. Alors ne me crois pas lorsque j’agiterai cette amitié-mensonge.

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :