• Roman d'amour seconde partie chapitre 7

     

     

     

     

     

     

     

    VII

     

                Un repentir. Un repartir. Ne me demandez pas qui m’a vomi de l’Ecrier, comment j’ai fait je ne sais pas, mais ma deuxième vie commence ailleurs que là, de l’autre côté de la terre, à Lure, au pied de la montagne de ce nom, à son sommet, sur l’un de ses versants, sur la vague que c’est. Ma vie d’homme de mots sous le grand vent de Lure. On ne sait plus si c’est du vent qui passe sur la terre ou de la terre sous le temps ces hêtres et ces chênes qui jouent avec le vent. Un matin je me suis trouvé là. J’avais dû voyager. Nettoyé de ce gluant sanglant par un grand vent de terre. C’était un monastère austère, entouré par la houle figée de la terre. Bâti, blotti, crispé. Othello m’en avait autrefois parlé, seule retraite désirable après l’excès, le seul endroit potable après tant d’eau de mer amère. Il m’avait fait promettre d’y aller. J’y arrivais convalescent, adolescent presque, tout jeune. Comment y étais-je arrivé ? Elle est si plastique la vie qu’elle devient ce que tu dis, elle se plie au dire tien, l’entoure, y pousse, s’y accroche. Songe-creux que j’étais mais venu de si loin, je pensais bien fouler la Lune à Lure.

                Mais j’étais l’excès même et je me suis fait moine là. J’ai prononcé des vœux. Trop lourd, je ne pouvais plus être un ange capitaine. Je voulais des racines au lieu d’ailes. Il y avait une fontaine, un cloître autour, une chapelle, un réfectoire, un parloir et la bibliothèque. Au dessus, les cellules. Quatre bâtiments clos tout autour de ce cloître carré. Au-delà de tout ça plus rien qu’un continent : de l’herbe rase et la muraille des forêts, déchirée par la neige et le vent, quelques ronces de mots sous un soleil violent et cette odeur de mer latente, qui permettait de deviner le visage de Phèdre, déployé quelquefois comme un remords-méduse ou un nuage dans l’air dense. Presque aussi froid que l’eau de l’océan ce vent, mais lumineux comme un vitrail mouillé. Et le bruit goulu de mes pas sur la terre en dégel. J’étais arrivé là tout habité de mes fantômes et je les vénérais. Autant et plus que Dieu.

                D’ailleurs, le génie de ce lieu, c’était une fontaine : une flûte simple, un chant nu une voix, une joie jaillies de la vie continue d’un continent. Son chant c’était un antidote à l’Ecrier, au labyrinthe qu’il était, de tuyaux et de porte-vents, de coursives ouvertes ou fermées, toute cette machinerie compliquée, cet orgue élaborant, comme athanor mouvant, une musique alambiquée. La fontaine au beau milieu du cloître elle chantait tout simplement. Je me suis réveillé peu à peu au chant palpitant de son eau. Elle était le Dieu tangible de ce lieu dans cette fixité tremblante de son chant. Du jour ou de la nuit où ce bruit m’a peuplé je me suis cru heureux sans trop savoir pourquoi. Ce babil d’eau frêle nettoie. Il parle. De l’écouter c’était une prière si je sais ce que c’est que prier. Il soulageait de ce fleuret secret planté au bras, ou plutôt, il était ce fleuret hors de soi: du temps parlé n’exsudant plus sperme, ni sang lymphe ni lait mais l’eau limpide du temps. La transparence d’un instant. Elle semblait sans mémoire cette eau jaillie de ce canon flûté; c’était faux je l’ai appris depuis, mais c’était beau de la croire jaillie d’un perpétuel aujourd’hui. Tout le temps elle chantait, sauf l’hiver par les jours de gelée. L’eau, alors repliée comme une aile autour de son oiseau, se prenait à la pierre. Elle devenait aussi cette angoisse solide, de nouveau un glacier dressé autour de soi. L’eau redevenait pierre. Je redevenais glace et métal à la fois. Et Othello me revenait. Et Morgiane. Et ma Chine. C’était l’hiver cela, pendant un à deux mois d’hiver, quelques jours. L’enfer d’hiver ce froid qui s’enfonçait en moi.

                Mais je ne vous parlerai pas d’abord de ça parce qu’il y avait là, surtout, beaucoup d’été. C’est facile de vivre là. Il suffit d’apercevoir parfois cette beauté de quatre insectes voletant et flottant au soleil, tout à côté d’un arbre de lumière. Quatre gouttes de temps jetées dans l’air et la poussière. Pendant tout cet été j’étais un moine de la terre. J’avais pris l’habit là, c’était comme une eau douce autour de moi qui ruisselait de l’au-delà. Il descendait autour de moi comme un ruisseau cet habit-là, de bien plus haut. Aux offices quand je chantais tout entouré de lui, j’éprouvais pourtant le flux et le reflux de mon dedans et sa façon de s’exprimer, puis s’imprimer comme mer en marée, le sec et puis l’humide et puis le sec, le vide et puis le plein, la mer et son salé. Un repentir, un repartir, une anémone fleur de mer se fermer et s’ouvrir. Un mouvement de moi vers son ailleurs. Aller, venir. Mais ça, c’était dedans, secret. Il y avait des fleurs, ces fleurs salées, leurs organes infimes, inférieurs, souples et mous, ce sable flou, cette poussière intime. Mais sans tempête ni colère. Je m’entendais inspirer, expirer, dans le cloître ou dans la chapelle, même si je ne chantais pas : ressac paisible, une vague après l’autre étalée. Je respirais ! Cet habit qui me revêtait je m’en étais pétri comme une main qui me travaillerait, mais tendrement. Dehors, dedans. Je charriais la mer secrètement, la mer paisible et ses marées. En moi la paix. Et j’étais à la fois cette eau douce et salée. Dehors dedans.

     

                Le soir quand je me couche, mon doigt m’explore : Il appuie sur mon ventre, ici ou là, sur cette eau qui ne s’ouvre pas, sur cette peau du ventre, du bas-ventre. Je sens dessous mon foie, ma rate, mes entrailles, des organes silencieux et qui font leur travail d’organe. Chaque fois que j’appuie je sais à quoi ressemblerait cette douleur si un jour je souffrais de là, mon doigt me la déchiffre. Chaque soir avant de m’endormir je me reviens et je touche à nouveau mon rien. Je tâtonne et m’appuie ici, là. C’est mon doigt qui appuie. Mon doigt, s’il appuyait plus fort, s’il entrait là par le nombril ou par l’anus, s’il me coupait, ne serait plus mon doigt mais ce membre ou cette racine ou ce sabre chinois, accusant et creusant un creux en mon vivant ; investissant ce creux, creusant en soi le Dieu d’une douleur, peut-être. Ou d’une culpabilité. Dans la tête ou dans la tempête? Mais je ne creuse rien, je reste là, paisible et mien.

     

                Prier c’était cela. Partir de ce sensible-là pour s’y sentir un creux. Et se creuser devenir deux. Mon corps priait pour moi. Dieu en était à son absence, je vous l’ai dit. Ce n’était pas que Dieu n’existait pas, il existait comme ce manque, une éclipse qui durerait. Il me creusait. Mais son aile si c’était lui se posait sur ce que j’écrivais, et cela me liait et me lisait à Lui. A ce silence et cette absence. A Lure j’apprenais -j’allais apprendre- que Dieu n’était pas l’Un, mais l’Une et lune lunatique. Comme un cri inécrit. En me touchant au creux de moi, je touchais à ce texte de Dieu comme un non-dit, une non-loi.

                Avec moi vivaient là d’autres moines, une communauté. Parmi eux le Père Virgile, le maître de chapelle. C’est lui qui a joué avec le rauque de ma voix, ce rauque de la mort qu’il a aimé. Non, il ne l’a pas effacé ce rauque-là, il l’a aimé. Il a voulu mêler ce rauque aux voix des autres moines, si douces et célestes. Il composait des musiques concaves, opaque pour qui les entendaient de l’extérieur, mais diaphanes et si désaltérantes pour ceux qui les chantaient. Il fallait y entrer pour qu’elles s’éclairent, s’illuminant de l’intérieur, bulles fermées audibles seulement aux chanteurs. Elles s’épanouissaient dedans, sous la poussée des voix qui les creusaient. C’était un organe vivant, translucide et léger, comme un orgue de sang et de chair. Père Virgile s’inspirait de la fluide fontaine du cloître pour y tramer nos voix ensemble. Ces musiques intimes, éclairées seulement du dedans pour dedans, ces trous noirs transparents, nos voix tissaient dedans un tissu si serré, si uni, si noué, si ardent, que c’était un silence apparent. Dedans, cela brillait brûlant et pur et j’y voyais l’éternité. Je la voyais réellement. Chaque partie d’ailleurs était conçue pour soi. Virgile nous liait à lui comme cela : sa musique, elle se pliait aux inflexions, tissus et tessitures de nos voix, s’imprégnait de défauts singuliers de nos gorges, elle nous était comme organique. Le chant coulait de nous comme un sang qui battrait. Il faisait avec ça des œuvres éphémères.

                Quand le Frère Clément s’est éteint, l’absence de son timbre soudain est devenue tangible à toute la communauté pendant l’hymne des morts que Virgile avait composé, au point que nos chants s’en troublaient. Quelque chose à nos voix manquait. Virgile avait voulu ce trouble-là. Il avait composé pour l’absence de cette voix. Il suscitait Clément au défaut de nos chants et la voix de Clément, dans sa chair et son sang nous manquait du dedans, comme un fil à nos tissements. Un fil manquant. Et son silence s’écriait. De nos voix s’évidait cet évident silence. Et dans ce creux silencieux l’absence de Clément nous hantait, le rendait présent, comme un visage envisagé dans ce creux de nos chants. Creusé par les sons que nos gorges ne savaient proférer. Et le temps que musique durait nous l’entendions et le voyions se taire, son silence effrayant frayant en nous sa voix secrètement.

                J’aimais Virgile. Nous parlions ensemble souvent. Il m’avait raconté comment la fantaisie sans borne de sa mère et l’amour qu’elle avait eu pour lui enfant, l’avait poussée, quand elle avait appris qu’il était gaucher, à faire fabriquer à un vieux facteur d’instruments tout tordu par l’arthrose et l’amour de son art, un piano inversé où les graves seraient joués par la main droite, et par la gauche les aigus. Il avait été son chef-d’œuvre ce piano quart-de-queue. Peu après, ce vieux s’était pendu. L’instrument était là, Virgile ne pouvait plus s’en séparer, il était devenu sa voix; c’était d’ailleurs le seul instrument autorisé dans le couvent. Il en jouait tous les soirs au parloir mais le plus souvent seul. Il me l’avait montré. Un piano laqué noir, quelques fils rechampis or et sang dessinant des dragons. La musique jouée par lui semblait, comme un tableau dans un miroir, d’étrange familiarité. Elle surgissait d’un silence étonnant, éclairée autrement par le chant incongru de la main gauche. Ses mains sculptaient le temps, elles avaient la voix et la sonorité de la fontaine dont j’ai parlé déjà. Son âme se coulait sans peine entre ses doigts comme une résurgence souterraine, sourdant des mains et du clavier. Il avait d’ailleurs des doigts très grands, très fins, comme ceux d’une chauve-souris, quand il jouait.

                Virgile était aussi l’ami, l’amant spirituel du Frère Gabriele, un chanteur étranger tellement que je ne sais comment j’en parlerais si je dois en parler. Ils ne s’étaient jamais touchés je pense bien ceux-là, si ce n’est en chantant. Il y avait une douceur extrême entre les doigts de l’un sur le clavier et dans la voix de l’autre, dans la façon dont ils les enlaçaient. Ils étaient deux, c’était un seul poème. Mais Gabriele avait une voix double, lui. Ou plutôt, il avait deux voix. Si sa voix de dessous était d’un baryton, son dessus était femme, d’une douceur si désarmée, si nue que le Père prieur lui avait demandé de n’en user que deux fois l’an devant l’assemblée des chanteurs, pour donner une idée de ce que pourrait être un paradis. Trop l’entendre eût été pécher. C’était un fruit troublant cette voix double, pulpeuse et ferme, comme les deux parois d’un sexe féminin. Un lait, une eau charnue et nourrissante et assoiffante, deux joues, un jus de pêche sous les dents. Elle creusait en même temps qu’elle comblait.

                Virgile et Gabriele se voyaient, faisaient de la musique ensemble, tous les jours, mais personne n’était autorisé à écouter, si ce n’est à Noël et à Pâques. Ils étaient, au cercle fermé de leurs chants, deux anges et je tombais amoureux d’eux, de tous les deux en même temps. J’en étais devenu malade. Je ne savais lequel je désirais ni comment, si j’aurais voulu les meurtrir ou les baiser séparément. En les voyant je pensais à Ye Ma et à Phèdre, à leurs chants sur la mer. Je me fouettais dans ma cellule pour me punir de ce désir. Le sang qui coulait de ma chair je le buvais, pensant à ceux que j’avais bus en l’Ecrier. Ma douleur ruisselant me punissait du crime ou bien plutôt m’en distrayait. Mais cette terre et ce couvent m’imprégnaient si paisiblement : après le fouet je prenais une plume, j’écrivais, la douleur du stylet s’apaisait. L’aile d’un livre m’envolait. Non pas un livre de papier seulement mais le souffle qui avec lui passe, tout ce léger d’esprit tissé entre les mots, et qui se lit aux mots sans jamais s’y lier. Et j’écrivais leurs vies à tous les deux, plutôt l’idée que j’en avais. Ainsi me tissais-je à leurs chants. Ce livre de papier, c’était mes ailes à moi. Et je redevenais un peu cet ange grâce à ça.

                D’ailleurs, Virgile et Gabriele m’aimaient, nous étions unis tous les trois. Nous parlions de musique chinoise et Gabriele le faisait toujours avec son autre voix, l’interdite. Dès qu’on parlait de Chine sa voix montait jusqu’à l’aigu, mais un aigu si velouté qu’on n’en percevait plus que gravité. Sa voix s’érigeait lentement sans qu’elle soit aperçue. Il ne chantait pas vraiment non plus quand il parlait, mais c’était une esquisse de chant et d’entendre ce grain si pur de voix bouleversait. Virgile aussi semblait sensible à cette épure.

                Ils attendaient depuis des mois me disaient-ils, un jeune musicien chinois, un moine bouddhiste, venu de Chine par Venise où il avait appris le contrepoint et l’écriture d’opéra. Il leur enseignerait des chants sacrés, mais surtout sa façon inouïe de se poser dedans. Et nous l’attendions tous trois.

     

     

     


     


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