• Roman d'amour seconde partie chapitre 5

     

     

     

    V

     

                J’ai compris là que tout m’était permis. Si j’étais à bord de l’Ecrier seul maître c’est que Dieu, en moi, était mort. Dieu oui, mais pas mon Second, Minos, celui aux yeux de braise sombre à qui je n’avais jamais dit non. Son regard transperçait les cloisons. C’était un grand homme très blond, très blanc au regard noir. C’était sûrement Morgiane en diable. Il le savait moins bien que moi, c’est ce qui m’a sauvé de lui je crois. Quand je le pénétrais c’était le bois de l’arbre de Canton, ce grand palétuvier contre lequel le corps de Qing Lin s’appuyait. C’était tout lui ! Il était lisse et tendre autour de moi, ce n’était pas non plus Ye Ma, Othello ou Qing Lin seulement, tous les sexes vivants, ouverts un jour pour moi, tous à la fois comme Sésames. Le vivant devenu accueillant son corps ouvert m’ouvrant tout grand au monde entier. Je pénétrais non seulement sa peau, mais une écorce froide et verte, d’une douceur polie d’acier, du monde entier la porte ouverte. Je descendais en lui à quelque chose de nouveau. Un antre, un monde entier devenu peau. Tout nu contre ma peau le monde à me frotter. Je cédais à sa peau vaporeuse et j’allais dans la mer, dans la terre, dans le vivant entier. Comment ne pas dire oui-non à tout ce qu’il ouvrait. Les chevaux hennissants des Mongolies, les croupes des plus hauts volcans, les trésors de la nuit, il donnait jouir à tout cela. L’âme de son anus c’était son sexe aussi que je pénétrais du dedans comme Othello l’avait fait avec moi. Mon Odyssée me plongeait là. Et c’est pour me punir que je le pénétrais. C’était lui mon enfer.

                Phèdre Morgiane était en lui, elle m’y surprenait lorsque j’y voyageais. Je la voyais surgir de lui et me parler tout bas de tout ce découvert de l’amer en la mer: merveille glauque et froide et familière. Amère. En Minos était Phèdre… Je pénétrais en pénétrant Minos toujours un peu plus loin au pays de la chair qui est le mien, celui des odeurs essentielles, de la vie dans ce qu’elle dit d’elle sur elle et sa sueur. Tout ce suintement, la sécrétion en soi du temps. Tout n’était plus que peau à explorer de l’intérieur. Et sang. Et Phèdre s’y plaignait. J’allais chercher ce fantôme de Phèdre, je tâtais une Chine nouvelle, non plus celle de l’extérieur, celle qu’on croit connaître et qui s’enfuit toujours, mais bien l’énigme de l’ailleurs. Une machine imaginaire. Un visage antérieur et tout entier paysage, une peau qui serait terre et mer, sudation essentielle de l’être. Je m’enfonçais dans le regret. Et tout s’alourdissait et s’appesantissait. Phèdre venait du centre de Minos et gémissait.

                Et tu galopes sur leurs reins, tu fais corps avec lui, avec eux, avec elle. Tu hésites et tu viens, tu veux, tu pénètres en son âme pour être, tu nais dans leurs amours à eux, tu es maître. Tu as crevé l’œil noir de Minos par derrière, tu enfonces ton pieu dans l’œil cyclopéen, tu l’ouvres tu le montes, il te fait galoper sur ses reins. Tu pénètres avec lui les antres des Enfers. En lui tu vois ta vie souterraine qui s’ouvre. Tu vas, tu l’as à toi pour un instant à peine, la vie tienne ployant ses reins, ce rien de lui se ployant à l’ahan de l’haleine. Vous êtes sur la mer ; sur le dos des baleines. Vous jaillissez, vous jouissez. Ton gland devient cet œil explorateur qui voit et cherche son secret. Tu es en lui celui qui voit, cet œil qui voit et pénètre la mer, cet œil cyclopéen, érigé au sommet de ton sexe bandé. Et Phèdre qui est là est Eurydice aussi en cet enfer vivant. Ta langue dans sa nuque, ta bave en ses cheveux, en sa crinière tu le veux Minos, vos humeurs à vous deux qui se mêlent, se battent, le vigoureux de vos deux vies à toi. Vos combats à vous deux. Tu vas tu viens, tu veux et ne veux pas, tu te dégages et te débats, te défais, n’en veux plus. Il t’enracine et te retient ton œil fleuri entre ses reins, cette racine en lui : tu fais corps avec lui désormais, c’est ton supplice. Tu t’es greffé à lui. Sur le dos de tes pères tu es, tu les as pénétrés, ta violence et ton foutre les fouette, ta force les a domptés. Tu les mènes à ta bride, les aiguillonnes si tu veux. Tes pères érigés, soumis à toi, tu es de leur hétairie mais tu deviens prisonnier d’eux. Il s’est donné Minos en hennissant, et te les donne. Un monde sien, il t’y galope et tu t’étonnes de te sentir en lui chez toi, dans ce végétal conduit où tu descends aux corps des pères vagissants. Tu les vois, ton vit œil monstrueux les voit tu vas en lui vers eux. Tu pénètres tes pères, le secret de leurs sexes tiens; tu es en eux tout ganté d’eux et tu vas loin. Leurs sexes érigés c’est le tien, et ta semence d’eux te vient. Tu voudrais Phèdre encore en cet enfer, ce labyrinthe, et tu l’appelles. Dans les entrailles de Minos Phèdre revient. Ton vit la voit en eux, en Lui. Et tout se mêle : Phèdre, tu la revois et la perds là. Et tu galopes sur leurs riens, Minos te sert de monstre et de monture, tu es en lui, en toi, tu caresses son bois qui s’érige. Tu poursuis Phèdre. Il est ton Minotaure et ton Centaure et le dédale où tu te noies. Et ton fil d’Ariane est ton vit ou ta vie, le chant qui te conduit de Phèdre ou d’Eurydice, tu ne sais plus, tu ne sais pas.

                Et puis après, il t’a ouvert aussi. A toi d’être cheval ! Il te galope et tu hennis. A son tour il devient ton homme. Tu te donnes, tu geins, tu fonds, et du fond de tes reins te revient Phèdre encore, ou bien Morgiane, ou Ariane, s’insinuant à toi comme un fil d’algue ou de méduse. Ton Eurydice te revient. Depuis ton désespoir de reins, elle erre en toi, tu pleures d’elle et elle est là : lentement elle revient de l’amer de la mort, en remonte et te joint. Tu t’es soumis à lui comme elle était à toi. Elle monte du fond, de la mort. Avec toi elle fait corps, tu la sens. Dans ta bouche te vient, depuis ton intérieur, sa voix violente qui te crie et te gifle au visage, une voix de cristal dont chaque éclat brisé te creuserait la face. Sa peau se serre à toi. Elle te griffe, tu es giflé par sa voix d’elle, du dedans. Phèdre Eurydice, elles te flagellent de leurs voix, mais depuis l’intérieur de toi. Cette tête de Phèdre maintenant contre tienne et soudée de ses lèvres aux tiennes et passée de Minos à ton corps, remontée de ton corps dompté par Minos même, ses cheveux déployés et roux autour de toi comme ils ne l’ont jamais été, algues poisseuses, filandreuses, emmêlées, filaments truculents comme vers, sensuels et sentant le sperme de la mer ! Phèdre sirène se tisse à toi, Phèdre Eurydice tu ne peux que t’en oindre et tu jouis de t’en emprisonner et t’en empoissonner, sa voix autour de toi se brisant contre toi comme un verre, ses éclats éclatés au baiser de tes lèvres c’est la tienne qui geint. Phèdre revient, elle t’entoure de son vagin. Elle t’embrasse, elle pèse et te baise, elle est en toi autour de toi. Elle se rit de se sentir tisser autour de toi cet univers de chant qu’elle est. Phèdre-Sirène, tu as beau t’accrocher au mât dur de Minos qui te transperce elle te sait Phèdre-Sirène, tu le vois quand tu voudrais pleurer. Ton cri vient d’elle, ses cheveux et sa voix t’entraînent malgré toi au centre d’un vortex quand même. Elle t’arrache à toi la voix de Phèdre, elle sculpte autour de toi le dur paysage où tu galopes sous le fouet, c’est elle ce paysage froid, sa voix de neiges ou de plaines glacées qui t’enveloppe. Tu l’as tuée, elle n’est plus que poussière brisée. Elle redescend évaporée au cimetière labyrinthe où Othello s’est enfoncé, dans ce grand ventre froid du glacier. Minos vivant s’enfonce en toi, de plus en plus profond il t’aiguillonne tu le sais, tu le sens, tu le vis, son vit t’explore à toi aussi et il voit tout de toi. Il te domine, tu es à lui. Ce n’est pas toi pourtant qui te plaindrais de sa violence extrême, mais c’est elle. Phèdre, son fil de voix et son orgasme de sirène. Tu deviens lourd, et lourd de ça. Tu jouis et Phèdre s’en va.

                Ce remorqueur il te dévore, il te consume tout entier, c’est toi aussi qu’il broie dans ses moteurs, ton sang qu’il transforme en fumée. L’Ecrier maintenant, il est cette chose sans nom. Son nom n’épelle presque rien de son élan qui va plus loin. Cet athanor qu’il est il obéit à ton Second, tu le sais. Ce bâtiment devient charnel, vivant, son métal te possède, tu vis dedans et t’y confonds. Ses parois sont devenues ductiles, souples, turgescentes. Tu vis dans ton dédale emprisonné, s’y dessinent autour Phèdre, Minos et Ma, Qing Lin, tous ceux dont tu as touché la chair, qui t’ont parlé : ils se sont dissous en lui, comme toi. Tu les sens se distiller dans son tremblement d’alambic. Leurs essences t’enivrent, tu goûte à leur pervers alcool. Non, tu n’as jamais su ce tremblement jusqu’où il te fait perdre la raison, ni si tu as raison de l’écouter trembler cette palpitation des choses et des noms. C’est cette ivresse-là qui fait que tu es là, toujours, sans que je sache qui tu es, ni ce qui nous sépare, ni si nous sommes séparés. C’est toi, celui quand même que je suis, Ecrier malgré moi, malgré lui, malgré toi-même. Celui qui te dispute à moi.”

     

                Je savais bien, j’ai bien compris, c’est toi, Ye Ma, qui as nourri Morgiane malgré moi. Tu savais qu’Othello la cachait. Elle couchait avec toi. Et sa parole en moi me vient de toi, de rien, d’un tremblement qui vit et vibre sans arrêt, d’un désir, cette fibre à quoi nous nous dansons, ce chant qui nous a tous tressés. Je deviens fou de le savoir. Dans l’alambic de l’Ecrier.

     

    Phèdre et Ye Ma piaillent aussi, me parlent, ils sont unis si fort à moi, je m’en étais pétri, nourri, ils me hantent, ils viennent affleurer à la surface de mes doigts. J’ai beau les effacer ils me reviennent. Ils chuchotent au bout de mes doigts, tous les deux. Je me rappelle avoir plongé les doigts, cette nuit-là, dans tout ce qui est pénétrable d’eux. Je venais de les découper, juste après avoir bu, palpé le dedans d’eux et m’en être enivré. Et Phèdre crie encore entre mes doigts qui la pétrissaient morte, sa pulpe autour des doigts, elle se mue en ce cri froid qui se durcit autour, son être pierre je le sens qui se serre, ce froid si lourd tout contre moi. Si je disais que Phèdre est une chienne, un aboiement en moi, ce ne serait pas vrai bien au contraire. Elle articule autour de moi l’air de sa langue, et le réseau qu’elle a tissé c’est un filet où rien de moi n’échappe. J’ai beau me débattre et filer, vouloir me faufiler, elle me tient et me retient, me ligote, son texte sien est tel, et le sel de ses seins. Elle vient, les filets roux et verts de ses cheveux sont ceux d’une anémone, elle monte du fond de la mer, sa bouche s’ouvre en O pour me sucer de la succion mortelle d’un baiser de méduse. Son visage est venu dans le creux de ma main. Elle s’y frotte et s’y enfonce comme elle s’est enfoncée dans l’océan où je l’avais jetée, algue de vague elle revient tout au creux de ma main, s’y câline et s’y crée, s’y ressuscite et crie, se plaint, gémit, et geint, algue essentielle. Comme un chien. Quelque chose d’elle ou moi se maudit à mon poing, ouvert comme une vague déferlée: et Phèdre malgré moi visage dans mon poing c’est elle ma main droite, elle s’y est incorporée, elle me méduse. Et Ye Ma lui, vient à ma main gauche, il me la sculpte du dedans et me supplie. Ils me sidèrent et me hantent les mains ces deux-là, ils s’aiment et s’animent en mes mains je le vois. Ils poussent à travers elles. J’ai beau me les avoir lavées d’eux ils sont dedans. Phèdre, je l’entends se miauler à Ye Ma, ou c’est Vénus qui piaule là! Mes mains, hantées… Ils m’empèsent le sang depuis mes mains ces deux amants.

                Et juste un archipel de mots posé sur ce sang creux, noirs caillots broyés au mors de ma mâchoire, cette façon de différer secrètement l’essentiel grincement des dents de la mémoire.

                Dans le cœur un remords, un corridor ouvert dissimulé au fondement même du corps. Minos l’a révélé, il m’ouvre le chemin par où passent les morts : il l’ouvre dans mon corps. C’est mon supplice et mon secret. Je suis fécond soudain, fécondé, mon corps et sa virilité. Minos m’ouvre. Je suis enceint de lui, c’est de ma mort. Ce n’est pas son vit seul qui me creuse et me vrille, peut-être Phèdre aussi, et ce remords qui m’envahit. Ce remords vers ma mort. Phèdre ou Minos poussent en moi un autre, il vient, me bouleverse : je suis ouvert en deux, cette fragilité perverse offerte, violée; non pas seulement femme, mais la fécondité fragile d’une femme, cette façon à elle de céder, ce cri de volupté, cette conscience de porter quelque chose à venir, qui va naître. Corps, peau d’argile et ventre profané. Ca me parle déjà, secrètement, d’une voix autre en moi; dans ces hauteurs, ces profondeurs, rien ne ressemble plus à rien. Ye Ma et Phèdre et l’Ecrier, ils sont du même sang, quelque chose de ça qui n’est pas moi circule en moi. Une liqueur de temps.

     

                Minos t’a fécondé tu es deux, même trois, fécondé d’eux, tu portes quelque chose ou quelqu’un venu d’eux et de toi, quelque chose de double et de trouble. Réuni, divisé à la fois. L’une et l’autre tu es. Toi, ou bien trois. Double ou bien trouble. Troublé comme un qui a trop bu.

     

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :