• Roman d'amour seconde partie chapitre 2

     

     

                                       

     

     

     

     

    II

     

                La première fois qu’elle m’est apparue Morgiane, c’était aux alentours de ma cabine. Elle a d’abord été ce nom venu de Chine imaginaire, un éclair une nuit à Canton.

                Dans ma mémoire ou dans mon imagination les rues de Canton sont sans bruit. Je croyais pouvoir m’y fier mais ce Canton n’existe plus. Le soir depuis la gare, à pied, il fallait affronter des boulevards brumeux, pourtant si rectilignes avec, aux arrêts de bus, des grappes de citadins terreux, au teint verdi par l’éclairage axial. Ils me regardaient passer non loin d’eux à remonter ma nuit, m’entendaient rompre leur silence de mes bruits. Je sentais leurs yeux posés sur moi, visqueux, et puis après je les voyais me regarder du haut de leurs autobus vieux, lorsque l’un d’eux me dépassait. Et je suivais leurs yeux de spectre en moi, une dernière fois, jusqu’au moment où leurs contours se dissoudraient. La lumière des rares réverbères éclairait des façades rigides. Des plantes étaient enracinées aux pierres. Elles poussaient à même les immeubles, se greffant aux enduits, sculptées toutes vivantes, complexes, chantournées, mouvantes. Et les barbes moussues des façades sculptées. Il faut dire que j’ai toujours un peu de terre dans la tête.

                Morgiane m’attendait dans un coin d’ombre de ces rues. C’était un sifflement presque inaudible, comme une anomalie de l’air. Il fallait une oreille aux aguets pour y être sensible. Je m’approchai d’un mur qui m’attirait. Etait-ce bien un mur d’ailleurs cette cloison instable : un son plutôt, un cri, la silhouette de la nuit ? Une forme menue s’est détachée de là dès que j’eus rejoint l’ombre. Elle fredonnait. Je l’ai suivie. Elle s’est arrêtée, elle m’a pris le bras et m’a pressé contre elle. Son corps avait la fermeté de la jeunesse. Sa main a commencé à me palper. Quand elle touche ma barbe, j’entends un gloussement comme un cri étouffé. Je balbutie quelques mots en chinois, j’entends un rire,  on répond en anglais :

                - Tu es Américain ?

                - Français.

                - Pour toi, ce sera dix yuans.

                Il faisait trop noir pour y voir et mes mains l’exploraient. Nous faisions l’amour debout, contre un mur froid dont je sentais l’odeur d’urine et de moisi.

                Notre transaction terminée, mon ombre a voulu disparaître. Je l’ai retenue par le bras. Peut-être elle ne trouverait pas d’autres clients. Il a pourtant fallu que j’insiste vraiment pour qu’elle ose sortir de là. Je devais lui promettre de ne pas la regarder en face, elle avait de la honte à se montrer ainsi après, si près. Et comme la police n’aimait pas les gens de son espèce, elle allait me conduire en un endroit secret. Je n’avais qu’à la suivre. De loin. Elle s’est dégagée, elle est partie la première et d’abord en courant. Elle marchait au milieu de la rue, éclairée vaguement. Elle avait des cheveux noirs luisants, très drus, qui dansaient jusqu’au bas de son dos, et sa robe légère laissait deviner ses contours. Je voyais la courbure des fesses, le rond du cul, les hanches qui plissaient, déplissaient le tissu, le volume des cuisses, l’arrière des genoux, les mollets ronds et les talons dans des sandales nues. Je la voyais de dos après l’avoir touchée. Il y avait du végétal dans sa beauté : sa marche conduisait vers la masse très sombre d’un arbre poussé là, entre le boulevard et un cours d’eau laiteux. C’était un grand palétuvier aux troncs noueux, multiples, aux racines serpentes. Arbre si calme dans la tourmente. Celle que je suivais semblait si frêle devant lui ! Soudain elle s’est évanouie; un peu après sa main m’a pris… (Mais que faisais-je à cet endroit-là de ma vie, pourquoi étais-je en train de pénétrer dans ces ténèbres végétales ?)

                Elle me tenait la main, me frayait un chemin dans un dédale de branchages. Nous nous étions assis dans une cavité du tronc qui laissait voir au loin, dehors, des jonques émerger noires de la brume. Elles passaient dans le silence devant nous sur un canal. Ma Chinoise s’appelait Qing Lin. Elle était étudiante. Elle parlait beaucoup. Quand je lui ai demandé pourquoi elle s’est mise à rire :

                - Qui le sait ? Sûrement pour le plaisir de dire.

                Et, après un silence :

                - A quoi bon dire vrai si je peux te mentir?

                -J’aime mieux te mentir en anglais, l’anglais c’est bien pour raconter n’importe quoi.

                Après, elle a dit quelques mots en chinois et même si je ne comprenais pas, quelque chose en sa voix frémissait.

                Au milieu du labyrinthe des racines, un creux épousait nos deux corps. Nous restions là, lovés l’un contre l’autre dans un ventre. Je ne voyais rien d’elle et la palpais. C’était l’âme de l’arbre. Elle a rompu l’instable instant, elle s’est levée :

                - L’aube ne va pas tarder.

                - Attends encore un peu.

                Je l’ai poussée doucement. Une odeur montait de l’écorce ou bien d’elle. Elle a ouvert ses cuisses autour de moi, s’est suspendue à moi, ses mains plongeaient dans mes cheveux. Bien qu’elle ne fût pas lourde elle m’enracinait de son poids. J’étais en elle et nous ne bougions pas.

                            Je parlais doucement en français, dans sa bouche et contre ses oreilles, je lui disais n’importe quoi, je chuchotais, elle ne comprenait pas mais gémissait. Je la sentais ouverte à tout de moi.

                Quand tout a été consommé entre nous, elle m’a dit:

                - Je vais partir. Je me retournerai après dix pas. Tu verras mon visage de loin. Adieu ! Attends encore un peu avant de quitter l’ombre, là.

                Elle s’est dégagée de l’entrelacs de branches et de lianes et puis s’est éloignée. Comme elle passait sous un réverbère elle a tourné la tête, j’ai entrevu ses traits, déformés par deux cicatrices, un V sur chaque joue. Ce visage défiguré était mouillé de larmes et c’était comme un masque ces larmes. Et ce visage d’océan voulait gommer celui, brisé, du continent. Elle m’envoie un baiser de la main et se met à courir sans plus se retourner. Deux visages dans ma mémoire, celui d’un arbre et puis des cicatrices sous des larmes.

                En revenant vers la gare, je remarquais le long des rues d’autres arbres comme celui-là. La lumière de l’aube me montrait leurs blessures : moignons, troncs entaillés, racines nues. Mais en marchant je les voyais s’enfler de sève verte et déferler, desceller les pierres et les murs qui les entouraient. Un paysage fissuré. L’océan de nouveau se mettait à bouger.

                Morgiane, voilà comme elle m’est apparue la première fois, c’était autour de ma cabine ou en deçà, dans cette Chine souterraine, aérienne je ne sais pas, au beau milieu du vent et de la nuit, j’ai son regard gravé depuis cet instant-là. Ses yeux de loin, sous ce réverbère incertain, à Canton, dans ce canton lointain de vie, s’enracinant au cœur d’une Chine océane.

     

     

     

     

     

     


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