• Roman d'amour première partie, chapitre VII

     

    VII

     

     

     

              Mais alors, qu’est-il arrivé vraiment, oui, vrai-ment ?

              Figurez-vous, il s’est trouvé que l’Organiste avait préféré tout garder, Samuel et Georgia tous les deux. Tous les trois ? Georgia n’a pas dit non. Samuel et les deux femmes ensemble pourquoi pas ! D’ailleurs, contrairement à ce que d’autres ont prétendu, Georgia ne les avait pas vus devant les Réformés, dans ce soleil sanglant annonceur d’ouragans dont je vous ai parlé. L’Organiste lui a tout avoué place de Lenche, le lendemain matin, après l’orage diluvien. Elle savait qu’il ne faut pas jouer secret avec Georgia. Après qu’elle a raconté ça, les Samuel et leurs baisers, elles ont fait l’amour toutes les deux ensemble avec leurs pénétrantes langues. Ca les a soulagées. Et Samuel était au croisement de ces deux langues. Georgia bien sûr pensait très fort à lui, elle veut y goûter elle aussi. Elle le voudrait pour elles deux. Elle le dit à l’Organiste. Ce matin-là, c’est son caprice. D’abord, que l’Organiste lui avoue tout du goût de Samuel en soi. Qu’elle lui en parle et lui raconte. Comment elle a joui de lui, ce qui l’a fait jouir, ce qui, de lui, l’a pénétrée, elle veut le tout de leur intimité. Georgia écoute l’Organiste raconter. Elle se sent quelque peu apaisée de connaître ce Samuel-là, l’impression de son sperme et celle de sa voix, et celle de ses yeux, de ses cheveux, la chaleur de ses doigts, comment ses doigts ont fait pour se poser, pour l’explorer et pour l’ouvrir, comment elle a joui de se sentir s’ouvrir à ces doigts-là. Et comment il a joui d’elle, cette chaleur de lui en elle qui lui montrait si bien qu’il jouissait, et elle, si charmée par ce jouir qu’elle s’en pâmait. Ce qu’ils ont fait et comment ils l’ont fait, et comment la lumière les portait. Elle a tout dit. Et Georgia avait envie de la frapper, de la tuer, ou plutôt, cela lui donne envie d’elle et de lui ce qu’elle dit. Aujourd’hui, Georgia ne peut plus jouir d’elle sans lui. Il faut qu’elles l’appellent. Au téléphone, tout de suite. Elles lui disent de venir pour elles deux. Pour elles. Elles le lui disent à Samuel toutes les deux. Elles le désirent. Elles lui parlent chacune d’elle au téléphone, elles l’appellent « Samuel », pour en baiser déjà le nom. Et l’une ajoute : « Je suis vierge, rappelle-toi, vierge de toi, » et elle rit. Et l’autre dit : « Viens pour nous deux, ou ne viens pas. 16, place de l’ange t’ai-je dit. » Il ne sait pas quelle des deux l’a dit.

              Il vient. Entre elles deux, sur la place de Lenche, que va-t-il se passer ? Elles ont entre elles deux tissé cette toile où il va, où il vient se poser. Samuel ne connaît pas Georgia, mais il entend sa voix, elle ressemble à celle de sa sœur après, quand elle ne chantait pas. Il a aussi besoin de ça. Il était libre de ne pas y aller, mais il y va, il va le faire, il sait, il va poser ses lèvres sur leurs corps, y goûter. Il connaît l’odeur de Georgia, il l’a sentie sur l’Organiste, il devine ses seins et ses bras: la façon dont l’Organiste l’a étreint ça le lui a appris. Aussi a-t-il envie de partager leurs reins. Elles vont se pénétrer de lui toutes les deux par tout ce qui, en elles, se pénètre, et il va se dissoudre en elles deux, et ce sera délicieux de se sentir aller à leurs deux êtres, qu’elles le mangent toutes deux, et l’une noire et l’autre blanche et leurs parfums en noir et blanc, et lui les pénétrant, et l’une et l’autre, et peu à peu. Qu’il soit ce lieu, ce Dieu où elles se mêlent en le vivant, goûtant l’écho de l’autre et de soi-même à son pénis, le goût de soi, de l’autre au bout de lui, le fond de l’autre et de soi-même, son vit tout vivant, tout glissant, tout luisant d’elles deux. Ce poisson pris, gluant, vibrant, sa vie à lui pour elles deux ! Elles l’appellent, il vient. Georgia est devant lui, il découvre l’odeur de la terre. Et l’Organiste est là, aussi. Et c’est la mer. Et c’est une jouissance infinie qu’il soit à elles, elles à lui. Entre les deux. Ces deux elles pour lui Samuel, sa mue à lui, son âme, ses deux amours en lui. L’Archange pour les deux. Il pense à ses deux mains posées sur le dos de l’Ancien, à sa poussée, à ce qu’il a précipité de lui-même à la mer. Et il se précipite en elles. Il ne sait plus laquelle des deux l’appelle le mieux, Elle ou bien Elle, l’Organiste ou Georgia, laquelle le conduit. Perle sur leurs trois peaux ce qu’on appelle la sueur, la fraîcheur de la peau quand elle est bien vivante, le suc de cette chair vivante et désirante qui a chaud et son goût d’eau de mer. Et c’est beau de voir ainsi perler de l’eau depuis dedans jusqu’au dehors sur le noir et blanc de leurs corps.

              Samuel a pensé à son rêve d’enfant. Il leur raconte doucement en leur faisant l’amour. « J’étais prêt à mourir pour qu’une femme m’aime, à quatorze ans. Pourtant, aucune n’a goûté mon corps adolescent. Qu’elle me baise et me possède avec douceur comme une sœur, que sa bouche se pose sur tous mes points sensibles, qu’elle me les ait tous découverts en les couvrant de ses baisers, que je me sois senti lié à son désir, devenu ce corps désiré, cette hostie, cet enfant célébré s’éveillant en beauté. Et puis qu’elle me tue ! » Elles l’ont écouté, l’ont prises comme il aime. Elles l’entourent gentiment. Il y a peut-être quelque chose en lui à consoler. Georgia lui dit : « Avant de continuer, tu dois aussi nous raconter un peu de toi. On connaît déjà nos histoires mais toi, on voudrait bien. Tu peux nous dire qui tu es? Avant, pendant, après l’amour, toujours on parle. J’ai encore envie de t’entendre parler. » La voix de Georgia n’a rien déplacé du silence autour d’eux, ni du désir en eux. D’abord elle raconte l’Organiste puis l’Organiste la raconte. Samuel les écoute mêlées, comme il les a goûtées. Enfin, l’Organiste lui dit : « Maintenant, c’est à toi. »

              Samuel parle entre les deux. On dirait qu’il est en colère mais ce n’est pas contre elles. Ce doit être contre sa voix, ou contre son histoire. Elles l’entourent. Sa voix est rauque un peu, et mal muée. Elle non plus ne touche rien du calme autour : « Qui je suis? Fils, petit fils de mineurs, de paysans et de putes et de petites gens. Et je n’ai pas de belle histoire à vous donner. La plus belle ce serait vous deux, mais vous la connaissez. Je ne viens pas de loin, mon père est de Gardanne, ma mère de Lacoste, après Bonnieux. Mon père est mort, ma mère est vieille et je ne la vois plus depuis longtemps. Pour l’état civil Français, mais plus rien depuis ce jour où la petite fille avec qui je jouais dans un jardin, et qui me plaisait tant - c’était à Paris, la première fois que mes parents et moi étions allés là-bas - m’a répondu: « Toi, ton bête accent ». Cette gifle encore je la sens, elle m’avait dit ça nonchalamment, sur une balançoire. Depuis ce jour j’ai compris le regard compatissant, le mépris bienveillant des passants de Paris qui m’entendaient parler. Tu es du Sud, provincial, Provençal mal pelé, tout bouseux, tout taché de ce liquide amniotique grumeleux. Il te faudra passer ta vie à te faire pardonner cette voix, et cette façon d’être, de parler. T’alléger de ce poids. Te laver d’un souvenir de terre dans la voix. Tu es humble, tu dois le rester, il faut humilier ta terre en toi. Voilà ce que je lis dans ses yeux aujourd’hui quand je me la rappelle, cette fille qui me regardait. Depuis ça je suis en colère, contre mes parents, contre tout, contre moi.

              J’ai appris à regarder ma mère et mon père autrement. J’ai compris qu’eux aussi ils avaient pris ce pli. Ils avaient dû le prendre. Deux petits provinciaux bourgeois soumis à ça, mal dégrossis. Humiliés. Mais ils l’avaient tellement mal pris ce pli de se changer en bons petits Français mal dits, ça fait pitié. Ils s’étaient si mal francisés, si mal parisianisés! Toute sa vie ma mère a essayé de mieux parler « pointu » comme elle disait, dès qu’il y avait un étranger à la maison. Je me rappelle et je l’entends, et je la vois faire l’effort, faire semblant. Se déguiser. Dans cet accoutrement devenir si parfaitement subalterne, reconnaître si bien par ses efforts et leur échec qu’elle est toujours et pour toujours indécrottable. Elle avait si bien accepté cette infériorité indiscutable ! Jeune, elle avait voulu s’élever, avait passé le bac, une licence de géographie, on l’avait recrutée prof. Quelle ironie, prof de français on l’avait faite, à l’ancienneté ! « Par la petite porte. » Tout petit prof. Et des inspecteurs de Paris venaient chaque année cultiver un peu plus leur mépris bienveillant. Ils venaient là mesurer leur pouvoir sur leur « Province », ce territoire très honteux, si nul et si déplorable, définitivement, irrémédiablement du côté de l’étable, de la non-pensée, des fascismes les plus suspects. En elle, ils venaient cultiver leur mainmise. Sonder jusqu’où était profonde leur emprise. En elle entre autres! Et la violer. Au mieux terne et subalterne la Province, à tenir en lisière, en respect, un moins, un presque rien qui devrait disparaître. Et ma mère était censée transmettre à ses élèves cet effroi.

              Mais cela au fond, ce n’est rien. J’ai des chagrins plus essentiels. Je ne suis plus fils de ma mère depuis que j’ai compris dans quel théâtre elle me jouait. Elle en voulait tellement à mon père de n’être qu’un ouvrier mineur, de n’avoir pas su « monter », comme elle disait ! Ma mère, elle m’avait fait complice du meurtre en elle de mon père, le bourreau de sa mise à mort. Je le comprends aujourd’hui seul, elle me l’a fait tuer et tant de fois ! Et chaque fois elle jouissait de ça, de sentir que c’était si violent en moi, sa haine et mon mépris et je ne savais pas qu’elle me tenait la main, que j’étais son poignard dans le sein de mon père. Lui, je l’entendais me dire : « J’ai mal, tu me fais mal, Garçon, de me tuer, c’est moi ton Père que tu touches, et c’est toi, donc. » Non. Sa dignité à lui l’en empêchait de dire ça. Et son orgueil. Il faisait semblant que ça ne le touche pas. J’étais très fort en lettres au lycée, ma mère en était fière. Mon père lui ne disait rien, jamais. Et moi ça me donnait envie de le tuer vraiment de le sentir indifférent. Mais le tremblement de ses lèvres le trahissait, et puis sa voix quand il parlait. Aussi ne parlait-il pas. Il s’était trop bien enfermé. Il ne savait vraiment parler que provençal, quand il parlait de lui. Tout de lui parlait le « patois », comme il dit, autant dire que pour moi, son enfant, il ne parlait pas. Il vivait dans une langue qu’on ne comprenait pas, que ma mère m’avait interdite. Ma mère, du côté du plus fort. Mon père il en est mort un jour, le long d’un chemin creux où il cherchait des mûres, à Gardanne, près du mas où il était né. On l’a trouvé, il était allongé de tout son long dans le soleil, et les bras tout égratignés, les mains tachées du sang des mûres. Ce n’était pas de ça qu’il était mort. D’un arrêt du cœur plutôt. On l’a enterré là, tout près de son Gardanne à lui. Jamais ma mère ne voudra se faire enterrer près de lui. Ma mère, je ne l’ai jamais revue depuis. »

              Samuel avale un sanglot.

              « L’antidote à tout ça, c’est l’Ancien qui me l’a donné. Avec lui je faisais semblant d’y voir et de le diriger, d’être son guide, mais c’est lui qui me conduisait. Il se dirigeait mieux que moi dans ma pensée. Comment on s’est connus je ne sais plus. Sa main, elle est toujours sur mon épaule à me guider : pour me guérir du dégoût de ma voix, de ma vie, il m’a fait écouter de la musique. Du Flamenco. Il me disait que c’était ça l’envers du goût français ; c’était la voix des songes au saut du lit qu’il me disait, la résonance en sa maison de soi-même à soi-même. L’accent même, Le grand sexe du Sud en érection. C’était vrai, je pleurais de l’entendre. Et je dansais à en crever, et je sentais s’ouvrir tout grand le nœud qui m’enserrait, je m’échappais pour un instant de mon angoisse. Mais aussi, il m’a fait écouter du Schubert et les symphonies de Bruckner, qu’il aimait. Il m’a montré que c’était la Province, non pas l’Autriche seulement, mais le « terroir » comme il disait ; la campagne, la terre, les paysans de partout. J’entendais dans cette musique-là mon père, le paysan qu’il était en moi et que ma mère avait tant méprisé. Là je le comprenais. Samuel me disait : « Cette arrogance citadine et gourmée que tu entends chez Saint-Saëns, Delibes, Gounod, tous ces compositeurs si parisiens, aseptisés et toujours en jabot, elle est d’un coup balayée par le Voyage d’hiver, la Symphonie inachevée ou la Troisième de Mahler, ces musiques tout près de la terre. Ecoute-les chanter, tu sens la solitude  et l’odeur de l’hiver. La chaleur du soleil sur des pierres. Bruckner, il a bâti ses symphonies, on le comprend, comme un paysan qui pense à la beauté de sa maison dans un pays. Ses thèmes ils sont cette maison, pas seulement les murs, mais les odeurs, l’âme et l’amour, et orchestrés par le paysage autour. Des demeures toujours un peu les mêmes, lourdes, statiques, jaillies d’un esprit niais, naïf, élémentaire. Bruckner, qu’il me disait, c’est une Madame Bovary qui aurait écrit des symphonies sans avoir peur de la paysanne en lui. Tu vois, la différence entre le reste de l’Europe et la France, c’est que les ländlers ont donné les scherzos de Bruckner, les chants russes Le Sacre du Printemps, alors que nos bourrées font sourire même ceux qui les dansent… Paris chez nous a tout stérilisé. Comme un fascisme froid. » Je me rappelle, il riait en pensant que Madame Flaubert aurait peut-être été guérie de sa mélancolie avec ce Bruckner-là. Et je riais aussi de ça, j’entendais les rêves de mon père, sa douleur et sa joie dans ce qu’il me disait. Et ça me consolait de sentir que c’était là pour lui en moi, cette musique-là. Samuel il m’a donné ça. »

              Il se tait. Les filles le regardent. Tout en parlant, il s’est dressé. Il est si beau dans sa naïveté. Ce qu’il dit ça n’a rien à voir mais ils ont voyagé dans sa vie tous les trois, c’est mignon, et puis, il a un accent qui leur plaît. Elles rient. Samuel aussi rit de les voir, et c’est bien singulier de rire de tout ça.

              Et puis il goûte à leurs odeurs, à leurs humeurs aussi, il les explore et les pénètre. Elles ont le sexe humide. Il a cette douceur en lui qui naît, qui le remue, il n’ose pas encore y penser à son vit au centre de leurs vies, à ce qu’il ferait naître en elles. Il est entre elles deux, il nage en elles deux. Et d’ailleurs, où sont-ils ? Peut-être à la tribune en ce vieil orgue éteint, peut-être ailleurs dans ce non-dit qui en vaut d’autres, la véranda de Mauron. Mais oui, c’est là qu’ils sont, elles et Samuel, à se faire muer. Ils ont dû y aller à mon insu, pendant que Samuel parlait. Contre ma volonté mais peu importe ! Ils sont un seul vouloir en trois. Pas moyen de lutter. Et ce n’est plus leurs chairs seulement qu’ils caressent mais la magie de leurs vouloirs pareils, sentir que son jouir c’est l’autre, celui de l’autre son jouir, découvrir qu’ils me veulent comme je les voudrais, qu’ils ont le goût de moi en leur vouloir commun comme j’aurais celui du leur. Et j’ose, ils veulent bien de cette audace, et ils me font goûter la leur. Pour la première fois…

              « Moi je serais La Mère dit Georgia, et Samuel le Fils, toi l’Esprit » et l’Organiste rit. « Samuel, crucifié entre nous deux, fécondant nos deux corps de sa vie. Mais ça, ce serait de la cruxi-fiction en théologie. » Georgia rit d’elle et d’eux trois… « Moi, je voudrais un fils de toi dit Georgia, de vous deux, de nous trois, qu’on soit enceints ensemble. Mauron ? Ah non, il est trop vieux, il est trop… » D’ailleurs, ils ne voudraient pas, ni eux, ni Georgia, de cette communion-là avec Mauron. Lui, c’est le grand égoutier des passions de Marseille, un anti-organiste, et distillant en ses tuyaux l’ordure au lieu de rêve. Et puis trois c’est la Trinité, c’est un bon chiffre, chacun joue à son tour la Mère ou bien le Père, le Christ crucifié, et l’Esprit-Saint. « Et c’est chacun son tour sur l’X de la croix » dit l’Organiste à Georgia. Et elles rient toutes les deux. Mais ces mots ne sont rien. Ils chantent tous les trois et ce qui conte c’est cela. L’Organiste est une gambe octaviante très étroite et Georgia ce jeu de régale comme j’ai dit déjà. Comment vas-tu les accorder, quelle partition tu leur donneras ? Pourquoi ne pas jouir de ça, de cette angoisse à dénouer en Samuel? Dans ce contrepoint-là, l’organiste des trois tu ne sais plus qui c’est, si c’est Samuel qui joue de soi ou des deux femmes, ou l’Organiste, ou bien Georgia, et qui d’eux trois joue des deux autres. Ou bien trois claviers accouplés : et Samuel entre elles. C’est une flûte grave, ou bien plutôt un principal, prestant ou montre, c’est égal. Les deux femmes s’y penchent. Samuel se tourne vers Georgia, il l’appelle : « Georgia, Georgia, » et ce nom de Georgia roucoule dans sa gorge ; l’Organiste elle aussi l’appelle, c’est elle la première qui arrive à l’orgasme. Georgia, après, ils la caressent pour sa voix. Un récit de tierce en régale. « Effusion » dit Samuel, entre les lèvres de Georgia quand elles s’apaisent, et dans celles de l’Organiste : « Fusion. » « Emouvante » et « Mouvante, » dit-il aux lèvres d’elles deux, quand il les a. « Ma jouissance est sens ouïr, sans tutelle de sens jouir. »

              « Samuel, Samuel », soupirent-elles. Ou sonate en trio parfaite… C’est cela leur musique, je crois. Et Samuel il les entend comme deux voix dessus la sienne. Leurs deux voix qui se mêlent à lui ont déjà remplacé celle de Samuel, l’ancienne. Et il jouit.

     

    (retenir son souffle ici avant un nouveau soupir)

     

              Vous liriez un roman policier, un thriller, Mauron le découpeur profiterait de les avoir à sa portée ces trois, il les tuerait et salement. Le romancier vous le ferait d’abord paraître en gloire à l’improviste, dans cette véranda où ils se sont aventurés imprudemment, comme un Père tonnant et vaguement vengeur au jour du Jugement, et il aurait soudain tous les pouvoirs. Il sèmerait dans l’esprit des lecteurs la terreur ; cela serait symbolisé, comme dans tous ces films d’horreur qui croient en diable à Dieu par une foudre, une belle arme à feu, un gros calibre, une bite surnaturelle, un sexe-texte-tête-Dieu, qu’il brandirait vers l’un, vers l’autre, en révélant qu’il savait tout et qu’il avait depuis toujours tout calculé, et on admirerait, terrifié, le puissant de sa déduction. Tout était là depuis toujours, écrit dans son esprit en érection. Et il commencerait par les lier ses trois damnés, il choisirait des tortures exquises, proportionnées à sa colère, il les torturerait l’un après l’autre, à mort, en commençant par Samuel. Vous pouvez bien imaginer tout ce qu’il leur ferait, ce Barbe-Bleue, ce Barbe-Dieu! D’abord il les pèlerait, vous auriez des cris et des larmes, il les découperait peu à peu. Leurs douleurs, il les photographierait, qu’elles durent éternellement. Son Eden de la véranda il le mettrait à feu, à sang. Il ne l’avait jamais construit que pour cela son Paradis, pour en faire un jardin de supplices à la fin. Et ce serait un sacrifice selon un rituel ancien, cruel comme tout rituel. Mauron les punirait d’avoir osé s’unir ailleurs. Et l’inhumaine divinité triompherait de cette tendre humanité, comme toujours. Après, il en mangerait des morceaux. A vous d’imaginer lesquels il s’incorporerait, et ces trois personnages deviendraient trois beaux albums photos de plus, cachés dans son placard secret. La couverture de chacun il la ferait avec un peu de leurs trois peaux tannées ; je ne sais pas s’il les coudrait ensemble leurs trois peaux pour pouvoir les toucher et les voir à la fois, les retoucher, qui sait, ou bien s’il les séparerait. Un album pour chacun des trois. Il faudrait voir ce qui est beau. Et Mauron y réfléchirait. Croyez-moi c’est un homme de goût, il ferait ça très bien. Il marierait au mieux le nuancier, il passerait beaucoup de temps en compagnie de ces trois jeunes peaux tannées. Ca le ferait bander très fort de faire ça, et de les caresser. Mais tout ça, ce serait si vous aviez un beau roman théologique, non je veux dire policier, qui célèbre l’Unique, où Dieu le Seul châtre et punit, une Théodicée où celui qui tue et celui qui enquête sont l’envers et l’endroit d’une même théologie, un roman où la chair n’est rien si Dieu ne la supplicie.

              Et ce n’est pas un roman policier ceci, c’est un roman d’amour, on n’y veut pas savoir qui a tué mais qui tu es, ou, ce qui revient peut-être au même, qui tuer... Et Mauron je le vois debout sur le parapet d’un pont qui traverse la voie ferrée Marseille-Nice vers Cassis. C’est curieux ! que fait-il donc à cet endroit si insolite et si précis ? Peut-être il va sauter. Il est debout, figé, il saute. Exactement sous le rapide Marseille Rome, parti de la gare Saint Charles à 18 heures 54. Entre les rails précisément il a sauté… Il a pris la décision tout seul, je n’ai pas eu le temps de l’empêcher. C’est dommage, cela va tout précipiter ! On a appris le lendemain matin que c’était lui, lorsqu’on a enfin pu l’identifier. Allez savoir pourquoi il est allé se faire découper en tout menus morceaux par l’acier-là de ce rapide. Pourquoi s’est-il ainsi sacrifié ? Ni pour Georgia ni pour les autres c’est certain ! Alors, pourquoi ? Vous ne pensez quand même pas que c’est par jalousie, par désespoir d’amour ou quelque chose comme ça ! Vous ne lui ferez pas cet affront-là de le faire mourir dans un roman de gare mon Mauron, ce serait d’une vulgarité ! Ou d’y voir un bouc émissaire. Trop simple ! Mauron, il est mort en rase campagne, d’un pont il a sauté, juste devant le train qui allait le broyer. La chute avait déjà dû le tuer tout entier. C’était à la sortie d’un tunnel, un pont qui enjambait la voie ferrée juste après un tunnel, personne ne saura jamais pourquoi, c’est encore un secret de Mauron cela. Celui-là bien gardé. Il faudrait une contre-enquête. Celle de la gendarmerie conclut à un suicide. Peut-être un peu trop vite. Le conducteur du train l’a vu sauter, le rapide sortait tout juste du tunnel, phares allumés, sirène ouverte, il n’y avait plus rien à faire, il a fallu deux kilomètres au train pour s’arrêter. Il avait tout bien vu le machiniste, l’homme était seul, il n’avait vu personne le pousser. Il s’était élancé comme un ange sans aile. Le train l’avait comme aimanté. Il ne cessait de répéter cela le conducteur : c’est terrible cette impression d’aimant qu’il avait eu en le voyant ! Un quart de seconde avant, il savait qu’il allait sauter. Et l’avoir vu entre les rails tombé sur les traverses, s’être fait avaler tout cru par sa motrice et puis par ce serpent après, si goulûment. Il en était bouleversé. « Je ne suis pourtant pas un ogre », qu’il répétait. De sa cabine il n’avait pu tout voir, c’est vrai. Qui sait si quelqu’un, bien caché, n’avait pas pu pousser à peine, donner la chiquenaude qu’il fallait. Mais ça, c’est du domaine du mystère, de la supposition. Aucun indice d’ailleurs n’a confirmé cette hypothèse criminelle. Quant au corps de Mauron il a bien été mouliné par les roues, mastiqué jusqu’à l’os, à l’âme et même après, broyé plus menu que chair à pâtée. Deux kilomètres ! Plus qu’il n’en faut à tant de roues d’un train pour faire jusqu’au bout leur travail de moulin. Moulu très fin. Digéré tout à fait comme par un boa. Sauf un œil. Giclé intact de sa tête, posé sur le ballast. On l’a ramassé et mis dans le grand sac où les pompiers collectionnaient les morceaux les plus gros qui restaient. Tout son jus dégouttait des roues, et du soubassement des wagons se balançaient et séchaient doucement quelques lambeaux de chairs presque encore vivants. Les voyageurs étaient descendus voir sur le remblai. D’ailleurs l’œil de Mauron, c’est un petit garçon qui l’a déniché, si on peut dire. Robert Caïn je crois qu’il s’appelait ce petit garçon-là. C’est un détail sans importance celui-là, comme vous vous en doutez. Et dans un coin de poche un peu entier on a trouvé sur un bout de papier trois lettres à l’encre rouge : AMO. Mais l’encre s’y était si profondément imbibée, comme si le mot avait été écrit des deux côtés à la fois, qu’on n’a pas su quel était l’envers et l’endroit, s’il fallait lire AMO ou OMA. Aucun autre indice que ces trois lettres-là. C’était peut-être le fragment d’autre chose, rien n’est sûr. Quand même sibyllin, comme message ! Ce n’est pas lui qui nous éclairera.

     

    (Un soupir, là, imperceptible et recueilli)

     

              C’est vraiment dans la véranda de Mauron qu’ils sont, Samuel, l’Organiste et Georgia. Il fait nuit. Demain, ils liront peut-être Secret, le texte contenu dans cette sorte de missel au fond du coffre damassé, vous savez, cette cache secrète, celle où Georgia avait trouvé les trois albums photos couverts de peaux. Elle a osé ouvrir, elle leur a tout montré à l’Organiste et Samuel. Le livret lui aussi est relié en peau. C’est une peau de quoi? Très douce et parfumée. Ils l’ouvriront demain. Ce soir ils se sont fatigués de s’être ouverts tous trois leurs peaux vivantes ! Ils dorment presque, déjà. On n’entend que leur cœur qui bat. Et leurs respirations aussi. On entend les poissons, les plantes, les insectes. C’est à peine des bruits. Presque des tremblements. Jamais la véranda n’aura été aussi vivante, aussi paisible, aussi peuplée en même temps ! Tous les trois nagent en leurs sommeils en respirant paisiblement. Pour Mauron ils ne savent pas. Ils l’apprendront demain sûrement.

     

     

     


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