• Roman d'amour première partie chapitre VI

     

    VI

     

     

                Revenons quelque temps en arrière, il vaut mieux en avoir le cœur net. Pendant que Georgia a écouté tous ces clients, que faisait l’Organiste ? A peine était-elle sortie du placard à balais que le jeune homme accompagnant Samuel l’a vue. Il avait ouvert la porte du cabinet de Mauron le premier. Comment s’appelle-t-il ce jeune homme ? Attendez ! Il y a quelque chose d’étrange à son nom. Tu ne sais pas bien quoi mais ça te reviendra. Donc, quand Samuel a fini de parler, qu’ils sont sortis tous deux du cabinet du romancier par procuration, le guide a vu ou plutôt deviné l’Organiste, il a senti une impression dorée comme un parfum de mer l’été. Il entrevoit des cheveux blonds, le dessin d’une joue, d’un corps jeune et bien fait sur le palier, mais ça glisse sans bruit dans l’escalier ce chaud parfum de mer dorée. Ca s’en va et ça se dissout. Alors il veut les suivre, les cheveux et la joue, surtout que l’aveugle qu’il guide aime se promener. Et c’est la chevelure d’or ce matin-là qui les guide tous deux, Samuel et son guide, d’abord dans l’escalier puis dans la rue. Et elle marche devant eux. Elle descend la Canebière et longe le Vieux Port du côté du Panier, monte les escaliers des Accoules puis, sur la place de Lenche au numéro 16, ouvre la porte. Un vieil immeuble au sommet de la place. Et le guide s’arrête net. Samuel est tout essoufflé.

                « Et maintenant ? », dit-il.

                « Maintenant quoi ? » reprend le guide.

                « Maintenant que tu sais où venir la chercher, conduis-moi vers la mer. »

                Le guide a fait semblant de n’avoir pas compris:

                « Et pourquoi « la » chercher, qui chercher d’après toi ? »

                « Je ne sais pas si c’est un « la », ce que tu cherches, ou bien un « le », un « mi », un « fa », c’est un parfum d’été. Depuis Mauron et jusqu’ici tu l’as suivi, je l’ai senti. Ca vient juste de disparaître. Et on a marché vite pour le suivre ! Plus vite que d’habitude en tout cas. Jolie parfum a priori ! Enfin, fille ou garçon, ça m’a donné envie de mer ce parfum-là. Oui, de mer ou de mort. Ou d’amer. Ou d’aimer. Mais tout ça c’est pareil. Viens, je t’expliquerai. Mène-moi donc vers le Prophète ! »

     

    (Un soupir là aussi)

     

                Ils sont tous deux, Samuel et son guide. Il est midi. Ils sont assis haut sur la mer sur un rocher.

                « Dis-moi la mer, ce que tu vois. Moi je l’entends la mer, elle a le timbre de ta voix » dit Samuel.

                « Tu as la mer qui mord tout près », répond le guide. Sa voix est toute jeune, pas tout à fait muée. « Elle s’agite, forte et verte, elle fait peur. Pleine de sa couleur. Et ce n’est pas une couleur, elle est en son être vert. Et puis, tu sens comme elle sent fort ? Son échine tout agitée. Une hydre qui lèche la terre. Elle sent vert. Toi tu l’entends, tu sens l’odeur. Bon, touche sous toi le rocher. Tu as des îles sous les doigts. Leur netteté fait de tes mains des yeux quand tu les touches. Les îles en face elles sont là, posées, rugueuses et calcaires sur l’eau aride et minérale. Une pierre bleu-vert la mer. Qui bougerait, déborderait, mais une pierre. Tu l’entends tout autour ? Elle est là. »

                Le guide donne à Samuel un caillou qu’il vient de ramasser. « Touche d’abord le tranchant du caillou et après sens le vent. Tu comprends comme il est tranchant ? C’est lui qui nous épluche et donne à tout sa netteté : l’air est si bien aiguisé, il découpe si bien les contours, tu sens bien que c’est lui qui fait les choses nettes autour, et toi dedans, et c’est tout écorché, à vif le monde entier lu par ta peau. » Le guide voit Samuel qui fait tourner entre ses doigts le caillou de calcaire. Ce sont de très vieux doigts mais la pierre est plus vieille. Et la peau s’use de la pierre. Une pierre aiguisée sur cette peau usée. Les doigts, la main tout autour de la pierre comme paupière autour d’un œil. Un vieil œil mort. Le guide regarde Samuel, prisonnier de sa peau.

                « Pourquoi t’es-tu arrêté de parler ? » demande Samuel. Le guide a pris dans ses mains la main vieille, celle qui touchait la pierre. « Tout à l’heure, en t’écoutant te raconter chez ce Mauron, j’ai compris ce qui nous séparait. Je vis comme tous ceux qui voient, dans le miroir. Chez Mauron ce matin, il y avait un miroir face à nous, et je nous regardais. Je t’y voyais parler. Toi tu ne pouvais pas. J’imaginais pourtant qu’un autre me voyait, te voyait depuis l’autre côté, à cet endroit exactement où j’observais nos deux reflets et je pensais à son visage aussi qui, peut-être, nous dévisageait, mais je pensais aussi à ma pensée, à cette image en moi de lui; qu’il ait ou non existé, l’idée de son visage était en moi. En même temps je t’écoutais : « En Samuel, pas d’autre écho des autres que leurs voix. Pas de reflets. » Je le savais, ma vie en toi, c’était seulement ça, ce grain, cette inflexion de voix qui vient du fond quand je te parle. Quand je me tais, ce silence présent. Rien d’autre. »

                Samuel lui répond :

                « J’aime ce que tu dis. Et maintenant je vais te raconter ce que jamais je ne dirai à Mauron. Je vais te la dire cette tentation-là que j’ai d’aller plonger… Ecoute-moi : quelque chose m’appelle. Au-delà, en deçà, je ne l’ai jamais su. Ma vie, c’est toujours cet appel, tu ne sais jamais quoi mais ça t’appelle, tu l’entends t’appeler, tu ne sauras jamais d’où ça te vient ni ce que c’est, tu as envie d’aller vers cet appel. La Mort, la vraie, la grande, celle qui creuse fort, qui fait rire et parler, et puis qui fait se taire. C’est vrai, elle sait tout de moi cette Mort-là. Elle est si proche maintenant. » La voix de Samuel tremble et s’enroue, il parle plus bas. « Je le sais elle est là, tellement là que je n’ai plus envie de rien que d’elle. Je la veux. » Samuel a dégagé sa main de celles de son guide, il a jeté son caillou vers la mer.

                « Je vais te dire maintenant. Si j’avais pu au moins t’habiller de mes mots !… Je crois que c’est d’abord pour t’en vêtir que j’ai parlé. Pour te faire passer du monde du reflet à celui de la voix, de ma voix. C’est un manteau que je te fais. Ou une peau. J’aimerais que tu sois dans cette mer manteau de moi, mes mots. A tâtons dans ces mots tu t’en caresserais et je te guiderais. Et que tu sois mouillé des mots de moi. Qu’ils t’emprisonnent, qu’ils t’aveuglent, mais si légèrement que tu ne saurais pas. Comme un fœtus habillé d’utérus. Et qu’ils soient translucides autour de toi mes mots. Vivants. Tu as déjà plongé dans l’amour de la mer ? Ecoute-moi ! Quand tu y es plongé dans cette mer, je veux parler de la vraie mer en bas, quand tu es sous sa peau de mer, ce que tu prends d’abord pour son silence c’est sa vie, mais tu ne peux rester sans y mourir. Il te faudrait muer et tellement, tu ne peux pas, il te faudrait muer à en mourir. Si pour toi c’est la mort les dessous de la mer, c’est pourtant sa vraie vie. Ce bruit léger, si lumineux, tu veux bien l’écouter encore un peu mais tu remontes, tu reviens respirer sur le bord. Car tu tiens à ta vie. Au bord, à la surface où tu respires, tu as cet aveuglant silence que tu as pris d’abord pour le bruit de la mer, et qui n’est qu’un silence bruyant, un désert, l’incessant bavardage des vagues. La dernière a toujours raison, c’est celle qui résonne et sera tue par la prochaine. Ca piaille : un remuement confus, continuel, superficiel, d’événements toujours les mêmes qui fait croire que du neuf se joue. Mais il y a juste au-dessous ce multiple émouvant qui parle doucement, c’est la Vie, la vraie, la seule vie de la mer qui se tait. Il faut savoir l’entendre aller, la contempler et se remplir l’oreille de ce qu’on prend d’abord pour un silence et qui n’est que la rumeur multiple et contenue de cette vie qui se chuchote en continu. Il faut savoir avoir envie de s’y noyer dans ce silence-là. C’est la voix des Sirènes. C’est celle de la mort. Et je ne te demande pas de devenir aveugle à tout pour moi, ni d’en mourir, mais juste d’y plonger de temps en temps dans ce manteau de mer pour l’entendre chanter. Après, tu pourras remonter à ta surface, au pays des bruyants. D’avoir plongé t’aura permis de vivre en moi un temps. »

                Samuel soupire doucement.

                « Tu sais, je t’aime, et c’est pourquoi je t’ai choisi. Cette mer, tu vas m’y jeter. Maintenant. Je l’entends si fort qui m’appelle. Je comprends désormais, ce n’est pas Dieu qui m’appelait cette nuit-là dont je vous ai parlé c’était ma mère, ce manteau perdu de ma mère après lequel j’ai grelotté. Le doux firmament de sa peau. Et ces mots que je tisse et je tisse pour toi, c’est pour un peu le remplacer ce manteau-là. J’aurais voulu être ta mère et tu vas m’y jeter dedans. Tu vas m’y faire naître. C’est mon souci dernier, comment mourir ou comment n’être. Je voudrais que ce soit d’être aimé. Que ce soit toi qui me donnes ma mort en la mer. Que tu me tues. Envisager n’avoir ni visage ni vie, n’être plus rien pour ce qui vit, ni pied, ni main, ni peau, ni voix, que ça vienne par toi ! Que ce soit toi mon meurtrier. Je sais que tu en as rêvé. Je te pardonnerai si tu le fais comme je te dis de le faire. Cet été quand tu te baigneras, quand tu feras l’amour à ce parfum d’été, à ce « la » qu’on a si bien suivis tous les deux tout à l’heure, celui-là ou un autre, si vous vous caressez dans la mer j’y serai. La mer contre ta peau, ce sera moi. Je t’aimerai, j’aimerai ceux que tu aimeras. Je serai l’eau qui vous entourera, vous dissimulera : un manteau de Noé. Tu comprends ce que tu vas donner en me poussant ? J’ai besoin d’aller en sa liquidité de mer et me dissoudre. Là. Pour ça, il faut que tu me pousses. Et sentir dans mon dos tes deux mains me pousser. Car tu vas me pousser aux épaules, à la place des ailes. Ce sont tes mains qui vont me faire m’envoler. Non plutôt, place-moi à l’endroit d’où je puisse sauter. Je sauterai tout seul ne t’en fais pas. Tu n’auras rien à décider. Le tout c’est que tu sois là. Dépêche-toi de m’y conduire tant que j’en ai encore la volonté. »

                Le guide s’est penché sur Samuel, il baise une larme salée sur le bord de ses yeux, où c’est ridé profond. Erodé. Il l’aime lui aussi. Le vieux s’est levé, le jeune l’a conduit tout au bout du rocher à pic sur le ressac. La mer en bas est agitée, verbeuse et verte. Elle a une odeur sexuée. C’est une mer d’automne sans gaieté. La vague brasse et brasse l’air et l’eau, la mer bat tout en bas comme un grand cœur froid. Ils sont seuls face au vide. Samuel crie très fort à son guide avec un tremblement de voix :

                « S’il te plaît Samuel, Samuel, pousse-moi. »

    ………………………………………………………………………………………………

    (Un soupir de regret)

     

              Le jeune Samuel monte au sommet de l’escalier (Ca y est, son nom t’est revenu, il a fallu que l’aveugle en mourant te le souffle. Oui c’est bien Samuel qu’il s’appelle le guide, on peut le dire maintenant, ils ont tous deux le même nom). Sur le palier où il vient d’arriver, quelque chose sanglote. Ce n’est pas une voix, ou plutôt ce serait plusieurs voix de sirène emmêlées, quelques soupirs enchevêtrés, comme il aurait imaginé qu’elles chantaient à Ulysse attaché à son mât. Il hésite. Il halète, il a couru, il a les yeux rouges. Il frappe à la porte où ça chante. Dans son rêve ce serait là. Ca s’arrête et on ouvre. Et ça fait comme ça. Devant lui, c’est bien elles, l’odeur d’été et la lumière. C’est bien ça. Un soleil autour d’un beau visage vient d’ouvrir. Elle a rougi. Pourquoi ? Elle est si blanche, tout d’elle se voit. Il la regarde. Elle demande : « C’est pourquoi ? » elle a la voix brouillée.

              « Pourquoi ? Je ne sais pas. » Il bafouille n’importe quoi. Elle lui répond : « Justement je sortais, il me faut aller répéter à l’église, attendez-moi. » Ils sont allés jusqu’au parvis des Réformés, jusqu’à l’orgue et d’abord sans parler. Il y a du mistral. C’est le milieu d’après-midi, le soleil est si lumineux. Tout semble avoir le bleu des yeux de cette fille. En chemin il a juste pleuré… Elle, n’a rien dit. Et puis ils sont entrés dans l’église ; elle est remplie d’une lumière qui remue. C’est les vitraux si clairs –jaunes et verts- et derrière eux, dehors, les feuilles des platanes, les dernières de cette année qui filtrent la lumière du soleil : un flux et un reflux, un mouvement confus. L’église est devenue un grand aquarium de verre. Translucide. Les va et viens de la lumière semblent donner de la vie à la pierre. Sur fond de sable ou de calcaire, il y a des remous de poussière. L’Organiste se met à l’orgue pour jouer. Elle a tiré le jeu : Onde marine.

              Elle joue. Il l’écoute et repense à la voix des sirènes. Il voudrait lui parler il pleure, il reste près de l’orgue et d’elle, il dit : « J’ai fait mourir un homme ce midi. Plutôt, il s’est tué à moi. Oui, je crois que c’est comme ça. » Il a les yeux baissés, il a dit ça dans un silence entre deux accords parfaits, entre deux courants plutôt, entre deux eaux et deux sanglots, comme s’il voulait cacher ces mots en les glissant dans la musique. Les ombres des platanes font un écho mouvant à ce chant d’orgue qui se fait. Il regarde ses pieds posés sur les dalles de pierre où remuent l’ombre et la lumière, ils sont nus. De la poussière lumineuse glisse un peu sur la peau de ses pieds. Ondulante et ployée comme une laminaire, l’Organiste a suspendu ses doigts en l’air et le regarde. Sur son visage à lui il a des ombres et des boutons adolescents, des taches de rousseur sous les larmes qui coulent. « Qui est mort ? » demande-t-elle.

              Samuel respire avant de parler comme pour reprendre son souffle pour ne pas se noyer : « On avait un seul nom pour nous deux : « Samuel ». Je l’appelais « l’Ancien », il m’appelait « le Jeune ». Il était aveugle et très vieux. Je l’aimais. Je l’ai poussé à la mer, des deux mains, c’est lui qui me l’a demandé. » L’Organiste se tait. Elle ne joue plus. Elle connaît Samuel l’Ancien, c’est ce vieux qu’elle a vu ce matin. Le Jeune Samuel continue à parler. Il a une voix rauque. Il ne sait pas très bien tout ce qu’il a brisé en poussant Samuel dans la mer. Il regarde ses mains. Elles ont poussé l’Ancien juste à l’endroit des ailes, comme il l’a demandé. Pourtant, ce sont toujours ses mêmes mains, ses doigts de chair. Non, ce n’est pas un ange Samuel, nulle plume a poussé à ses mains. Cette joie avec laquelle il l’a poussé, il n’a pas bien compris pourtant d’où elle venait. Ca a surgi du fond de lui et c’est passé, soudain, par ses mains dans ses doigts. C’est ça qui a poussé. Avec joie. Peut-être c’est pour ça qu’il a tant besoin de parler. Il se tait.

              Pourquoi ça l’a touchée l’Organiste, qu’il parle et qu’il se taise, qu’il pleure comme ça ? Elle ne comprend pas si c’est sa voix ou ce qu’il dit qui touche, ce rauque mal posé. Ca fait comme Georgia pour l’autre Samuel, celui qui désormais n’existe plus, elle sent que sa voix la pénètre. C’est vrai, sa voix à lui, elle a ce grain, la vie de sa chair s’y reflète. Grain de voix, grain de vie ou de peau, grains de rousseur à lui. Le visage de Samuel rayonne, il y a dans ses yeux cette joie si jolie ! Même s’il a l’air atterré. Ce n’est pas de l’hypocrisie pourtant : derrière son effroi il y a de la vie. Elle n’a jamais vu un tel visage adolescent. Sa joie déjà la touche. Pourquoi a-t-elle ainsi envie que cette joie, encore, la pénètre. Elle pense à Georgia et à ses inflexions. Elle dit à Samuel : « J’aime une femme noire, et c’est toi. »

              Elle lui a pris entre ses mains la main. Elle est sortie de l’orgue, l’a conduit jusqu’au pied d’un pilier dans l’embrasure d’une porte, elle l’a ouverte avec ses grosses clefs, ils sont montés par l’escalier obscur, jusque sur la tribune où dort l’un des deux orgues jumeaux du transept, où le soleil du soir se pose en arc-en-ciel sur le vieux bois, les vieux tuyaux. Ça donne des reflets de fonds marins cette lumière tamisée par les platanes et les vitraux. Ils courent tous les deux entre les claires voies de pierre et la lumière irise aussi leurs peaux. C’est touchant de les voir dénudés s’embrasser là, tremblants, les ombres des feuillages se mouvant sur leurs peaux, sous les habits multicolores des vitraux. L’Organiste chuchote à Samuel : « Je suis vierge de toi. » Ils nagent l’un en l’autre. Ils font l’amour impatiemment, debout avec, autour, des tuyaux blancs. Est-ce un tuyau qui l’ouvre l’Organiste, ou Samuel entre ses cuisses ? Elle gémit d’avoir son membre dur dedans. Debout, dans le vieux buffet d’orgue poussiéreux, ils se font chanter tous les deux, ça résonne. La voix de Samuel, ça lui révèle aussi ce creux qui sait chanter en elle. A eux deux, ils sont tout un jeu d’orgue lumineux. Là-haut sur la tribune, ils sont des Dieux… L’orgue du transept nord est un vieux cachalot qui les cache et qui les révèle, ils sont debout, aussi debout que des tuyaux, derrière ses fanons, à la lisière de cet antre et de l’espace clair de l’air, cette eau limpide et verte de l’église qui ressemble à un fond de mer, à se faire chanter, en plein dans la couleur et l’odeur verte des vitraux. Vêtus de l’ombre claire des platanes. Onde marine à tous les deux, deux voix humaines. Autour avec le vent, c’est un fond d’eau paisible. Ils nagent à cette eau, dans cette eau ils se nagent, derrière les fanons de l’orgue qui les engloutit. L’église autour d’eux se creuse. Là-haut, là-haut, des Dieux au centre de ce lieu.

     

    (Un soupir ou un ange passe là aussi)

     

              Georgia aurait pu se tuer de dépit. S’anéantir de jalousie dans les eaux glauques du Vieux Port, faire monter l’eau de la mer depuis les pluies de sa colère, transformer en Venise Marseille. Le Déluge selon Georgia. On aurait vu des gondoles glissant aux pieds des colonnes gonflées de l’Opéra. Les rues seraient devenues des canaux, on y aurait entendu rires et clapotis d’eau, les putes y auraient tapiné en bateaux et chaque jour un peu plus haut, le chœur des putes autour de l’opéra, des Réformés et de tout ça, envahi par la montée des eaux. On aurait entendu chanter là le chœur des putes, surtout la voix de celle qui suçait son pouce avant de s’endormir pour effacer le va et vient des queues dans son gosier. Mais c’est une autre histoire, ça. Et tout ce tremblement à cause de Georgia, son chagrin diluvien. Venise et jalousies. Certains ont dit qu’elle les a vus ces deux amants sortir tous deux sur le parvis des Réformés tout éclairés par la lumière du couchant, s’aimant tous deux, titubants, l’un à l’autre agrippés, si rouges, si bien dessinés sur les pierres calcaires, descendant les degrés lentement. Sous le crépuscule sanglant, ils auraient dépassé la statue de Jeanne d’Arc, se seraient fondus à la foule. Elle les aurait regardés s’éloigner vers le boulevard de la Libération, n’aurait pas fait un pas. Plus tard, beaucoup plus tard, la nuit tombée, on aurait vu marcher Georgia le long des palissades blanches en bois du Vieux Port, qui séparent les boulevards des quais. Elle serait montée sur un appontement, se serait avancée en vacillant sur ce chemin de planches entre les bateaux amarrés. Assise au bout, les pieds dans l’eau, elle aurait dit : « Cette eau sale est salée » en y plongeant ses mollets et ses cuisses. Elle s’y serait glissée tout habillée, en sanglotant. Ses mains encore la retiennent, mais elles glissent. Ses vêtements sont lourds, l’eau tiède. Elle entend une moto passer. L’air est poisseux. Elle ne sait plus si elle sait nager, elle est tellement lasse. Ce sont les somnifères. Elle lâche le rebord de bois et se débat encore un peu. Et tombent les premières gouttes du déluge de Dieu, lourdes comme des pierres. « Quand le soleil est si rouge au coucher, c’est qu’il va pleuvoir », se dit-elle. Elle les voit, les entend tomber ces grosses gouttes de l’averse. Elle s’est laissée glisser sous l’eau, son corps gonflé d’un chagrin à crever. Elle s’abandonne à ce déluge de chagrin. Elle s’y résigne comme un poisson à un filet. Elle n’y peut rien. Sur l’eau très plate du Vieux Port les gouttes tombent. Entre deux pleurs, entre deux eaux, entre deux drames elle voit les rues des bas quartiers devenir des canaux pour les gondoles vénitiennes et l’eau toujours monter, s’y refléter les vieux volets à l’italienne, la lune ronde et verte, tachée de fines moisissures, s’élever dans le ciel de la nuit. Et elle a un hoquet. De quel côté du miroir ou de l’eau est-elle désormais ? Ou dans quel autre espace ? En quel ennui ? Les bulles de sa vie s’échappent, cet air tout autour d’elle et qui la quitte pour la pluie. Elle sent tout près d’elle aussi que les yeux blancs de Samuel l’Ancien l’appellent. Comment peuvent-ils l’appeler, la regarder, toujours plus bas, au creux plus creux de l’océan, très loin de là ? « Mais qu’est-ce que tu fais là Samuel ? ». Elle se demande si c’est sa tâche de le suivre ou d’aller le chercher jusqu’au fond de la mort…

              Mais qui peut croire en la mort de Georgia ? Vous me direz : « Georgia est immortelle, aussi présente aussi vivante que Marseille dont elle est l’âme charnelle. » Je ne vous contredirai pas. Et même si son corps semble s’être englué dans les eaux glauques du Vieux Port, sa mort me paraît exclue désormais. D’abord, aucun de ceux qui l’ont connue ne l’ont cherchée ni trouvée là, beaucoup l’ont vue ailleurs depuis, elle ne peut donc pas s’être durablement endormie sous cette vase où le soleil n’existe pas. D’ailleurs, je ne l’entends jamais parler sur les pontons. Rien de tout cela n’est donc vrai. Vaines suppositions. Elle ne s’est pas noyée dans son chagrin Georgia, malgré les apparences. Elle sait si bien nager, oubliez ça !

     

    (Soupir, mais de soulagement, ici)

     


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