• Roman d'amour première partie chapitre V

     

     

    V

     

     

     

                C’est un autre client qui vient de la salle d’attente. Une cliente. Une dame habillée simplement, plus très jeune, les cheveux courts et blonds, teints et permanentés, avec un sac en cuir. Une petite dame comme il faut, ridée. Elle marche en tremblant un peu, s’installe sur le divan, commence. Elle a l’air bien habituée.

                « On ne devrait jamais parler. Il faut se taire. Tenez, ma voisine, morte il y a six mois d’un cancer, si gentille si distinguée, ma fille m’a raconté ce matin à son propos quelque chose de très malsain : sa bru vient de trouver, bien protégés sous une bâche, entassés dans un local sec, les sacs d’aspirateurs pleins de poussière qu’elle y avait accumulés. Depuis vingt ans ! Un énorme monceau de poussière ensachée, au beau milieu de sa maison dans le sous-sol. Les poussières aspirées depuis qu’elle y avait aménagé. Un tumulus de poussière du passé. Sous une bâche. Et chaque sac daté. Sa bru l’a dit à ma fille, peut-être une façon de se venger… Elle a eu tort. On doit taire ces monstres qui permettent aux vivants de vivre ou de faire semblant, jusqu’aux âges avancés. Pourtant je le raconte aussi, il faut que je m’en libère. Après tout, c’est peut-être pour éventer d’un coup cette poussière… » Elle se tait. « Cela m’effraie, j’ai peur de ressembler à cette femme morte, à son aspirateur, de ramasser à chaque fois que vous m’enregistrez, la poussière de mes pensées, de l’aspirer comme elle et de l’accumuler jour après jour entre deux parois mortes de papier…

                Quand on y pense, quel trésor ce serait pour l’ethnologue tous ces sacs de poussière avec leurs qualités si différentes d’impalpable, et les menus objets qu’on trouve à l’intérieur, les débris de jouets, de vaisselle, de verre, les papiers, les bijoux, les insectes… Et tout en vrac, à dépiauter. Il faudrait les ouvrir un à un en partant du dernier sur le grand tas, remonter le temps peu à peu, en déduire des façons d’être et de penser. Et rebâtir l’histoire avec ces fragments-là…

                Et moi, de quoi vont me servir ces collections de mots que nous faisons à chaque fois ? A la fin ça va faire un énorme tas, mes mots aspirés par vous, mis en sac à chaque séance, chaque séance un sac… Qui sait, si un des sacs un seul contenait une perle ? Que vaut-il mieux ? Tout jeter d’un seul coup, tout garder en l’état, en laissant à d’autres vivants le soin de transformer plus tard ce tas en œuvre d’art, en trésor ou en document ? Ou tout défaire peu à peu dès maintenant pour trouver un secret ? En y réfléchissant c’est un signe pour tous, ces sacs d’aspirateurs, cette durée accumulée, cette insignifiance dormant là, cachée dans cette cave. C’est vraiment horrible, n’est-ce-pas ? Moi, je ferais le don de ça à un musée. »

                Georgia écoute cette voix, la lassitude en ce qu’elle dit. Tant d’inquiétude aussi. C’est presque douloureux d’entrer ainsi par effraction dans la tête de ceux qui vivent, et d’entendre leur peur de mourir.

                « Et vous vivez avec votre secret opaque, impénétrable, et après votre mort tout ce que vous cachiez dans vos sachets s’évente d’un seul coup ? » Mauron a dit ces mots sans expression, avec la gravité qui sied à son rôle de romancier par procuration.

                La dame rit un peu gênée : « Voyez, une vie d’homme, ce sont d’abord des personnages dans la tête, une façon de voir les autres et les cerner, faire semblant de les « comprendre », en fait, les dévorer. Chacun a ce petit cinéma-là des autres en lui, il n’est que ce cinéma-là qu’il se projette. Il croit les voir mais il ne voit que lui, il s’intéresse à lui en eux. Et chacun tisse autour des autres sa salive pour les emprisonner. Mais ils s’échappent, ils ne cessent de s’échapper, de glisser, se glisser au dehors de ce cocon tissé, ils ne cessent à leur tour de vous tisser, de vous classer en eux. Vous éveillez en eux des échos différents, toujours à côté de ce que vous croyiez pourtant… Alors, qui a finalement le plus raison, les bavards ou les taciturnes ? Il  faudrait rester muet, absolument muet pour ne pas avoir à entrer dans le jeu. » Mauron lui répond : « Et même là !... Même les silencieux, leur silence est perçu, lu, nommé. Réfléchissez à tout cela pour la prochaine fois. » C’est l’heure. La dame se lève. Elle va pleurer. Elle sort.

                C’est un homme qui lui succède. Pas grand, barbu, cheveux longs, eurasien, les yeux bleus comme ceux de Mauron. Visage étrange et dont on se souvient. Georgia se dit qu’elle l’a peut-être déjà vu. Mais où ? Il ne sait pas comment s’asseoir, se regarde dans le miroir. Il se recoiffe de la main. Il pose. Il se gratte la gorge, commence :

                « J’ai bien réfléchi à tout ce que vous m’aviez dit la dernière fois que nous nous sommes vus, Monsieur : je veux bien essayer de l’écrire avec vous, ce Roman d’Amour-là. J’ai déjà essayé mais les mots ne sont pas complaisants avec moi, rien ne me vient. Je ne sais pas les caresser dans le bon sens ni les placer. Ce qui compte, c’est un accord entre eux et soi, et on est comme un accordeur qui cherche la hauteur, le timbre juste, ou comme un harmoniste essayant la couleur. Pour qu’ils vibrent et vivent les mots. »

                Il respire un peu, reprend son souffle. Il reprend un peu plus haut.

                «  Qu’un peu de ton singulier vive en eux. Et tu ne sais jamais exactement quelle direction leur faire prendre pour leur donner leur dimension. Tu peux les faire bifurquer comme tu veux, rien ne t’oblige, ou bien ce fil qui tremble en toi, plus ou moins bien, ce fil de voix, mais tu ne sais jamais vraiment jusqu’où ça aurait pu trembler si tu étais allé par ci, par là, plus loin, plus près, si jamais, par exemple, et pour parler de ce Roman d’Amour, si jamais l’Organiste n’était pas venue ce matin-là, si Georgia n’avait jamais vu la cache, si l’automne avait été moins froid. Tous les « si » qui font que ceci existe au lieu de cela. Qu’est-ce qui nous aurait fait le mieux vivre et vibrer ? Tu ne sais pas, tu ne sauras jamais. Et Georgia, ne s’est-elle pas trompée ? Est-elle si sûre que ce soient des photos, ces clichés ? Ce sont peut-être des dessins photographiés. Elle a peut-être été troublée par le contact de ce daim souple avec sa peau. Elle a cru voir son propre corps coupé. Elle a cru y sentir sa propre peau tannée. On serait tenté de la croire mais tout tient à si peu ! N’est-ce pas seulement des phrases qu’elle aurait mal regardées ? Elle se serait figuré quelque chose, allez savoir !

                Et l’Organiste ? Vaut-il mieux qu’elle ait une histoire, et quelle histoire, ou même toi qui lis cela, si tu avais existé autrement, si tu n’avais jamais voulu écouter Georgia ? Je cherche un équilibre où le Vrai n’a qu’un rôle mineur. Ou plutôt, tu y es forcément dans le Vrai, dans ton Vrai, celui qui sonne le meilleur. Ce n’est qu’un son ce Vrai, une sonorité, non ? Tout comme un tégument de sons qui te protègerait. Et je suis dans mes mots comme en un ventre protecteur. »

                Il parle vite, comme s’il allait oublier. Peu à peu sa voix devient haletante, pressée.

                « Il te vient parfois un visage précis que tu ne connais pas, la nuit, que tu n’as jamais vu mais si précis, d’une infernale précision, le grain blanc d’une peau, une figure étroite, des cheveux noirs très lourds, tout autour de ce blanc. C’est une commotion. Tu ne l’as jamais vu que là. Tout en toi, t’interdit de l’avoir rencontré déjà. Rien ne t’oblige à en faire quelqu’un de ce visage-là, mais si tu le décides il va se mettre à jouer quelque chose, et il va t’échapper. Et après c’est irréversible, quelqu’un au lieu de rien existe, quelqu’un d’autre n’existe pas, n’existera jamais, et qui aurait pu être. Et ce qui est te semble le néant de ce qui n’est pas.

                Par exemple comment tu t’appelles ? Et si tu t’appelais Mauron, que tu sois lui et qu’il soit toi, au moins en partie. Si au fond tu avais favorisé l’ouverture du coffre secret, derrière le placard, pour que sous les pieds de Georgia, sous ses racines en véranda un gouffre bée. Qu’elle bascule à s’y noyer, eh bien tu es complice alors ou bien coupable, c’aurait été peut-être toi qui aurais pris ces photos-là ou découpé ces corps ! Pour l’instant qu’est-ce que tu en sais ? Tu es le détective devant un crime inaccompli, tu ne connais ni meurtre ni mobile ni suspect, tu ne sais même pas s’il y a eu meurtre ou s’il y aura. Tu ne sais pas. C’est tout entre tes mains. Tu es comme un Dieu leibnizien en qui vivent tous les possibles, qui choisit le moins imparfait. Mais où Dieu jamais ne se trompe toi tu erres sans fin. Et tu te laisses faire au lieu de décider. Tu laisses aller comme ça vient. Ca ne se bâtit pas, ça ne se construit pas. C’est le vivant du monde en toi qui pousse et qui décide. Et n’importe comment. Et tu ne sais jamais comment ça pousse, ni ce que c’est qui pousse. Et c’est là. Vraiment, c’est embêtant ! Une vraie forêt vierge. A moins que ce soit vous Monsieur Mauron, qui ayez semé tout ce désordre en moi, c’est contenu dans votre silence… Oui, je crois que c’est ça. C’est de vous que ça vient tout ça, cette forêt qui pousse ce cancer. »

                Mauron ne bronche pas. Le client continue en le regardant :

                « …Dans ce nom que l’on vous a donné (et qui vous a donné ce nom, le hasard de la filiation ? Je n’y crois pas), eh bien, il y a ce « on » de l’homme, ce « on » mortel de l’homme. A-t-on vraiment un nom avec ce on-là ? Il y a cet anonyme en votre nom, il y a ça. Je ne dis pas que « Mauron » n’est que ça. Mais c’est là. Pardonnez-moi de vous agresser, mais il y a aussi « amour » dans ce nom, en désordre et comme malgré soi, c’est brouillé, c’est caché, c’est tordu, il faut mettre le doigt dessus. Ca, nous l’avions prévu Monsieur Mauron, n’est-ce-pas, c’est vous qui me l’aviez soufflé, mais votre nom tout nu il finit par ce « on », et nous n’y pensions pas. On n’y peut rien, plus rien, ça colle à la peau de ce nom malgré soi. A votre peau. Ce « on », c’est aussi votre peau. Tenez, vous auriez eu un T à la fin de Mauron il y aurait eu à la fois MOT et MORT dans ce nom. Pourquoi l’avoir évité, ce T ? Le sait-on? Est-ce pour éviter la mort dans votre nom ? Etait-ce vous, était-ce moi qui m’aviez raconté que jeune vous aviez découpé une photo de Baudelaire, celle où il est maigre et vieux, où il ressemble à votre père, les mâchoires serrées, où il semble vouloir tuer le spectateur du coin des yeux ? Vous aviez incisé les iris afin de faire un regard blanc ou l’aveugler. C’était il y a longtemps, c’était un enfantillage, il faudrait oublier cet épisode-là. J’en devine bien d’autres et plus obscurs que ça des découpages. »

                Georgia entend Mauron répliquer: « Monsieur, vous me semblez parler avec trop de passion, vous sortez du sujet et vous en oubliez notre équation : roman d’amour, vous vous rappelez ? Ce visage précis qui vient sans que vous le connaissiez, et si c’était notre inconnue ? Celle de l’équation bien sûr... C’est essentiel aussi pour que ça joue ! Appelons-la X pour l’instant. C’est à elle, cette X-là qu’il va falloir vous mesurer. Rêvons. Pour l’instant, je ne la vois pas. Ou plutôt je la verrais double... Deux inconnues. L’une peut-être aussi purement blanche que du papier, aussi insaisissable que ce blanc, surexposée, et l’autre noire comme l’est la pellicule vierge. Et de quoi seraient-elles l’image, ces deux X blanches et noires ? L’envers et l’endroit de la féminité ? Peut-être, pourquoi pas ? Une X n’est-ce-pas, c’est un centre interdit, raturé et montré à la fois. Laquelle serait donc la femme parfaite, la Vierge ? La Blanche, la Noire, ou les deux ? Et puis, comment les appeler ? Puisque dans vierge il y a Eve, nous aurions déjà un prénom. L’autre on l’appellerait Marie, la Vierge, la vraie. Et comment les ferait-on vivre ? Si dans vierge vous avez Eve, vous avez aussi verge et vie; sans compter rêve c’est un nom qui trois fois se nie, ce mot de « vierge » ! Si vous suivez, il faudrait donc qu’à ce nu masculin dont nous parlions à la dernière séance, vous savez, cet un qui s’annulait, on ajoute ceci, ces vierges inconnues qui se lient et se nient. Cela seul peut équilibrer ceci. Ou plutôt que la Vierge nie Eve comme on nous l’a appris, mais autrement… Ou qu’Eve nie Marie. »

     

                Georgia frémit : de qui donc a parlé Mauron? Et pourquoi parle-t-il avec ce client-là ? Les autres, il les a laissé dire ! Le client hésite. Il s’est tourné vers le miroir. Il se regarde et semble se parler : « Et toi je te préviens, si tu es là il te découpera aussi comme il a déjà fait pour d’autres tu verras, il va t’emprisonner dans ce placard secret qu’il a construit exprès. Et avec qui tu sais vous allez être à lui. Méfiez-vous. Et il vous taillera bien à son goût. Vos deux peaux blanche et noire il les tannera ! Mais ça ferait un beau roman d’horreur, cela. Un roman noir. Et cette pièce aveugle où tu t’assieds, ce placard de sorcière à balais, ce serait un beau piège tendu par le romancier chasseur, pas vrai ? »

                Il a un rire bref, se tourne vers Mauron.

                « Monsieur Mauron j’ai beau scruter tout est confus, je ne sais plus ce que je vois de vous, de moi, je nous cerne comme un point noir. Impénétrable… Ce roman dont vous parlez me gène. Vient-il de vous, de moi ? Raconter je crois bien, c’est toujours revenir à soi-même, en arrière, autrement relier, recomposer un texte déjà fait, en défaire les fils et les refaire, qu’un fil de soi, peut-être un fils, puisse glisser en cette chaîne et s’y tisser. C’est à reprendre chaque fois. Et ce fils dans ces fils, il fait tout défiler. C’est du vivant qui bouge et se défile. Et je passe mon temps à recommencer. Je me débats et je m’embrouille. Vous n’êtes pas mon fils pourtant, c’est moi qui pourrais être le vôtre. Qui sait ? N’avez-vous jamais eu d’enfant ? Êtes-vous sûr de n’avoir pas de fils Monsieur Mauron ? Si c’était moi ? Réfléchissez ! A moins que ce soit moi qui vous ai créé ? »

                Mauron reste impassible, il se frotte l’index avec le pouce. Est-ce pour caresser sa peau recto verso ou parce qu’il veut tourner la page, ou pour compter dans sa pensée les billets en échange des récits rédigés ? On sent de l’ironie dans ce qu’il dit mais sa voix tremble : « Monsieur, vous me mettez en cause vainement. N’essayez pas de lire en mon passé. Vous déguisez mal votre impuissance en m’injuriant. Mais c’est aussi le jeu. Je veux bien m’y plier vous êtes mon client. Après tout, vous payez. Le seul ennui c’est que ça ne le fait pas beaucoup avancer votre roman ces théories ! Dans le fond vous faites semblant d’écrire ! Et vous fuyez. Puis vous vous bâtissez un beau bouc émissaire que vous chargez de votre mort. C’est moi. Je n’y peux rien, c’est votre choix. »

                Le client se tourne vers Mauron une dernière fois, le regarde et s’en va. Georgia frémit. Où a-t-elle entendu cette voix ? Peut-être autrefois, quand elle recyclait dans cette véranda juste avant le coffre secret. C’est bien ça. D’un coup, elle se sent pliée comme un album en peau dans une boîte en bois. Elle veut bouger, sortir, se déployer, elle se sent liée de mille liens, de mille mots tout ronds, autour d’elle tissés. Et prisonnière d’un cocon. Le client l’a sortie de cette somnolence, il a interrompu le fil autour qui l’enrobait, la dérobait à soi et l’anesthésiait. Sa voix coupe ce fil, tout se défait. Georgia dans son placard s’est levée pour le suivre. Pourvu que la porte s’ouvre ! Elle s’ouvre bien sûr mais impossible de trouver la trace du client dehors. Il s’est évaporé. Elle aimait bien pourtant l’étrangeté de son visage. Il avait l’air pressé. Pourquoi ? Georgia pense à son Organiste. Pourvu que Mauron ne l’ait pas vue celle-là. Qu’est-elle devenue depuis qu’elle l’a quittée ? Elle pense courir vers la place de Lenche… Mais non, il ne peut rien lui arriver ! Elle hausse les épaules et sort. Vers où, elle ne sait pas.

                C’est un autre client déjà, qui se raconte : « …Ma femme voudrait que je n’écrive pas, elle croit que les mots la volent et je ne viens vous voir qu’en contrebande. Surtout, ne le répétez pas. D’ailleurs, je ne bande pas. Mais ce que je voudrais ce n’est pas ça, ce serait de réaliser un film où on verrait des orgasmes de femmes, des vrais, pas feints, pas simulés. En gros plans, des visages de femmes en orgasme. Tout le temps ! Tout un film où l’on voit des femmes jouissant. Leurs visages tout pleins de cette jouissance. On y verrait aussi parfois leur partenaire, occupé à scruter ce jouir différent sur ces visages femmes. Mais le film, ce serait ces visages de femmes en gros plan, rien d’autre, on y verrait comment s’épanouit leur spasme. Ce serait pour y approfondir la Sainteté, car ce n’est rien la Sainteté sinon de contempler la jouissance extasiée des femmes… » Sa voix devient plus sourde et basse, il faut tendre l’oreille. « Troublantes femmes d’être enfants, si frêles et tremblantes. Enceintes d’un souhait bouleversant : n’être que celle qui fait naître… Ah ! Je les aime tant ! » Il semble s’éveiller « Pourquoi je vous dis ça ? Ah oui ! Je me souviens ! Je n’ai d’abord été que soif de ce visage féminin: ma mère m’allaitait. Son visage aussi blanc que du lait, divin, paisible et souriant, encore aujourd’hui désiré, je sais bien comme il me regardait. Quand j’ai sucé son lait, son sein, j’ai vu j’ai bu aussi ses yeux. Je m’en suis abreuvé de ses yeux, mais sans savoir comment ni si c’étaient mes yeux qui les buvaient. L’amour que j’ai pour les visages femmes il est sûrement venu de là, de ces yeux miens buvant un regard sien sans bien savoir ce qu’ils faisaient. Ni s’ils étaient des yeux. C’est le lait amoureux de ce désir sans fin et sans satiété, où je ne savais pas qui ni quoi désirait… Ca s’est gravé en moi si loin ! » Il soupire. « Ecoutez, ce matin par hasard, je suivais une fille au cou de cygne, des cheveux courts, droits, blond paille. Etudiante. Et puis je suis entré dans une librairie. La fille était devant ! Elle est allée chercher, parmi tous ces bouquins, la Théodicée. Elle tenait le livre entre ses seins et dans ses bras, devant la caisse en attendant. Elle était belle comme ça. D’un coup j’ai eu aussi envie de lire ça, je suis allé chercher dans les rayons le même livre. Mais la place était vide, évidemment ! Elle venait de prendre le seul exemplaire. Elle attendait encore à la caisse, ça allait être à son tour. Je lui ai demandé : « Vous vous intéressez aussi à la Théodicée ? » avec une intention qu’elle a comprise. Elle m’a répondu : « Bien sûr, mais je n’en ai pas besoin tout de suite vraiment. Si vous voulez je vous la laisse ! » en me tendant le livre. J’aurais dû le prendre et dire « Volontiers, mais écrivez dessus en souvenir de moi un nom, n’importe quoi, que je puisse me rappeler à qui je le dois. » Au lieu de ça, j’ai bégayé : « Ca ne fait rien, gardez-le puisque vous l’avez… » Elle a payé et ça s’est fini comme ça. Voyez Monsieur, de réfléchir ça m’a toujours fait débander. Comment penser bandé Monsieur Mauron, comment penser ? Et non seulement ça, comment vivre bandé ? Evidemment, le sexe est dans la tête et ça fait “textes” vous savez, quand on les additionne ces deux mots, qu’on les assemble. Le seul déchet, c’est le “chapeau”, l’accent circonflexe de “tête” comme un prépuce sectionné. »

                Le client continue mais Georgia n’est plus là pour l’écouter ; tout ça, c’est du Mauron qui se parle à lui-même comme un vieux chewing-gum ressassé.

     

    (Un soupir de plus, ici)

     

     

     

     

     

     


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