• Roman d'amour (première partie chapitre III)

     

     

     

     

    III

     

     

     

                Iront-elles là-haut, dans le clocher ? Sur un sommier poussiéreux d’orgue, - celui, qui a porté la voix humaine justement, et qui est nu de ses tuyaux ? Si elles étaient deux anges l’Organiste et Georgia, deux personnages d’un roman, elles se contenteraient de ce sommier de bois, - le mot « sommier » à coup sûr s’y prêtant. Elles préféreraient aller là, près de ces autres anges, les tuyaux aux ailes repliées, muets depuis longtemps mais prêts à déployer l’hermaphrodisme de leurs chants. Georgia en cueillerait un dans sa main et soufflerait dedans, un tuyau d’anche, elle rirait de l’entendre le son de ce tuyau, si nu, si cru, aigu, aigre, fragile, un cri de bête mal domptée, un cri d’orgasme. L’organiste dirait qu’il faut les entendre habillés d’espace et de bois ces tuyaux-là, de loin ! Sinon, trop près, ils deviennent sauvages, une voix mal posée, des ailes de vampire au lieu d’ange. Elle avoue à Georgia qu’elle aime ces voix-là, imprévisibles, rauques, ces voix d’adolescents, ni féminins ni masculins mais tous les deux en même temps.

                Georgia en l’embrassant, elle aurait répondu qu’elles allaient s’aimer en plein milieu de ces tuyaux, parmi ces membres creux, érigés, sonores et silencieux. Et le rire de l’organiste aurait fait frissonner ces tuyaux… Elles auraient pu faire cela…

                Mais l’organiste habite au sommet d’un immeuble vieux, non loin de là, c’est l’escalier de cet immeuble que je les vois grimper toutes les deux. Elles ont décidé d’aller là. C’est, je crois, sur la place de Lenche. Moi, j’aurais écrit l’Anche ou même l’Ange. Mais ce nom-là, ce n’est pas moi qui l’ai trouvé (décidément, on n’écrit pas ce que l’on veut). On y est près du ciel, du vent du nord et de la mer. L’Organiste a ouvert la porte. La chambre est tiède. La clarté vient d’une fenêtre sur le toit. Tous les objets sont entourés de sa lumière. L’Organiste tire les deux battants d’un buffet et découvre des tuyaux qui scintillent.

                « Encore un orgue ? »

                « Laisse-moi te présenter mon matou, dit l’Organiste, il fait moins de bruit qu’un piano, il n’a qu’un jeu, ça s’appelle un bourdon, écoute comme il est rond ! »

                Elle appuie sur un interrupteur, s’assied, pose ses doigts sur le clavier. Chaque tuyau, avant de bourdonner chuinte un peu. C’est un murmure à peine audible ce chant-là, ça coule dans l’oreille et Georgia se demande où elle a entendu parler si près de soi. Mais qu’est-ce que cette voix ? Et ça lui donne encore plus envie de la toucher, celle qui, comme ça, lui parle. Elle dénoue le lacet qui rassemble et retient les cheveux d’or de l’Organiste, elle les caresse, elle s’y plonge. Elle lui chuchote aussi des choses rauques, et qui la fassent fondre comme elle fond en écoutant souffler le son. Georgia se sent au centre du jouir, elle glisse la main dans la tiédeur des seins de l’Organiste ; elle sent son sexe couler, s’ouvrir, d’entendre l’Organiste respirer. Est-ce le souffle de l’instrument ou de la femme qu’elle entend ? Elle lui lèche le lobe de l’oreille, dans le miroir elle se regarde l’embrasser, elle voit sa langue entourée de ses lèvres pourpres tout près du visage si blanc, si blond, de la robe si bleue de celle qui se laisse faire, qui continue d’improviser, l’oreille dans les lèvres goulues de Georgia, laissant encore aller ses doigts sur le clavier de bois -quel bois est-ce ? Du buis, du cerisier, du merisier, de l’ébène, ce bois si sombre où ses doigts errent ? La voilà presque nue entre les mains si brunes de Georgia. Elle préfère encore - jusqu’à quand ?- différer le moment où ses doigts vont passer du clavier à la peau de Georgia, et l’orgue fait toujours sous sa main ce son chaud qu’elle sent caresser, lécher l’oreille de Georgia, ce doux ronronnement de chat…

     

                « Je ne voudrais que toi. Comment rester en toi, tout près, plus près encore, et ne pas, ne jamais te quitter, comment se tisser l’une à l’autre et te tisser à moi ? D’abord, t’emprisonner comme un habit la peau, être sur toi comme un manteau que tu ne pourrais plus enlever, te couvrir de la tête aux pieds. Que ce soit toujours moi ce manteau qui t’habille. Que tu remplisses tout l’espace : tu m’ouvres une bonne fois, tu te glisses en ma peau, tu me caresses à l’intérieur. Tes seins à l’intérieur des miens, qu’ils bourgeonnent de moi et moi des tiens. Ma peau sur la tienne tantôt, tantôt la tienne sur la mienne. Et puis après, ce serait à mon tour de disparaître et me glisser en toi. J’aimerais être, en toi. Être toi qui me sentes être. Je m’abandonnerais. Tes cheveux dans les miens pousseraient et tu émergerais. Je me fondrais à toi et je m’effondrerais. Tu pousserais, tu fleurirais depuis mon intérieur de toute la surface de ta peau, à ton tour tu m’habillerais, et je me glisserais sous ta surface à peine, je vivrais là dessous, juste dessous. J’habiterais dessous ta peau, j’adhérerais d’abord à elle et puis je céderais, m’aventurant profond, me repliant dans tes canaux vivants, tes bruits. Ta vie intime aller dedans, et me troubler des insinuations charnues de tes organes, cette harmonie en continu. Être en voyage en toi, toujours tourner mes yeux vers ce dedans de toi. Te visiter jusqu’à ton centre. Voir la lumière tamisée venue de l’extérieur s’iriser de tes chairs, au cœur de tes couleurs intimes me baigner, te baiser l’être de tout l’être, te mesurer en profondeur. Être englobée d’un monde bienveillant. Je saurais l’odeur de ton sang, la rumeur de ton cœur qui bat. Je connaîtrais ta vie paisible, à laquelle tu ne penses pas, celle tous les jours de ton ventre. Je vivrais de ta vie, j’irais dedans, tu sentirais ce parfum étranger toujours en toi présent. Je me ferais légère et me concentrerais. Plus qu’une graine au cœur de toi je deviendrais. Infime. Et je m’endormirais. Longtemps, longtemps… Et puis après, bien après ça, je pousserais, me déploierais, de retour sous ta peau comme dessous un gant, tout ajustée, juste dessous, ma peau contre la tienne de nouveau, et tu ne pourrais plus parler, penser, danser, vivre sans moi, sans que quelque chose de moi te chatouille dedans. Tu rirais. Quelquefois un geste t’échappant, ce serait moi qui te dirais que je suis là, ça te caresserait de l’intérieur ce geste-là, et puis je reviendrais à la surface, j’éclorais à nouveau de toi, tes lèvres, tes cheveux se glissant dans les miens, tu plongerais à ton tour dans ma vie, je suivrais ton voyage, ton repliement en me disant : « c’est elle, je la vis, je la sens qui se coule à nouveau en moi, la voilà qui me voit du dedans, ou plutôt je la bois. » Tu descendrais jusqu’à mon plus intime toi aussi, tu boirais de mon sang et me visiterais, je serais enceinte de toi comme on ne l’a jamais été et tu te nourrirais de moi comme tu m’aurais nourrie. J’habillerais ta nudité. Tu me ferais jouir depuis dedans. C’est ça que je voudrais, prendre ta place et toi la mienne, te fondre à moi, qu’on ne soit qu’une femme en deux, entrées l’une des deux en l’autre, et parfois toi, et parfois moi à l’intérieur, à l’extérieur. Te rentrer dedans tout entière, toute dedans, comme jamais un homme ne pénètre. Et me désaltérer de ton altérité. »

     

                L’Organiste et Georgia se parlent dans la bouche, deux langues qui s’enroulent, s’embrassent, ne savent plus où se poser. C’est sur le lit qu’elles s’enlacent, qu’elles se vrillent l’une à l’autre et s’entendent chanter. Elles ont l’une de l’autre soif, c’est terrible comme elles ont soif, c’est une soif insatiable, elles se boivent à se tarir. Qui parle à qui je ne sais pas, sait-on jamais à qui on parle ni de quoi ? Ce qu’elles disent elles le vivent. Elles en sont à leur désir, c’est un moyen de vivre à ce désir leurs voix, elles se disent là ce qu’elles ne peuvent vivre, et toi qui lis cela, tu vis avec ces mots ce qui, sans eux, ne serait pas, tu te sers d’eux pour être là, tout au milieu mais au-delà, au tout dedans de toi, de ça…

                Quand elles se sont bien épuisées, bien endormies l’une de l’autre, et puis qu’elles se sont de nouveau éveillées l’une à l’autre, combien de temps après, combien de fois, je ne sais pas, Georgia a dit à l’Organiste : « Mais qui es-tu finalement ? »

                « Rien n’existe que maintenant » répond l’Organiste à Georgia. « Je n’ai pas envie de te parler de qui je fus parce que je suis tout cet instant. Tu me vois, c’est moi toute. J’ai oublié ce que j’étais, ce que je venais faire dans l’église, je me demande même comment j’ai fait pour vivre avant. Cela pourrait ne pas durer ! Mais là, parler de moi ce serait te parler d’une autre, ce ne serait pas même te parler. Non, d’être à toi ça me ferait te raconter plutôt une autre histoire inattendue, celle d’une autre, qui est moi-même plus que moi mais qui dormait. Je vais te raconter quelque chose dont je ne sais, même moi, si c’est vrai. Je ne l’ai jamais raconté à personne et c’est moi. Mon moi secret.

                Tu les vois, ces tuyaux qui brillent devant toi, imagine les mêmes loin d’ici, au Sud de la Russie, dans la demeure démesurée d’un propriétaire foncier, à la fin du siècle dernier. C’étaient ces tuyaux-là, les mêmes, j’ai fini par en hériter. Ne me demande pas comment ils sont venus, c’est un « secret » comme tu dis, c’est le secret de ces tuyaux, mais il m’échappe. J’ai beau les écouter depuis toujours, ils le chantent et je ne l’entends pas. Je veux parler de leur secret. Là-bas, ils étaient entourés d’autres tuyaux encore, c’était un jeu d’un orgue de salon que mon arrière grand-père avait fait construire, ce bourdon. Mais il n’a ramené que lui. Pourquoi lui, je ne sais pas. Les tuyaux des autres jeux sont sûrement perdus, détruits, fondus. Ceux que tu vois, ils sont longtemps restés emballés dans un coin de cave, mais ma grand-mère a fait construire un jour pour eux cet instrument et ce buffet de chêne. Trois ans après que je suis née. J’ai appris la musique avec eux. Je les ai toujours eus près de moi. Elle a voulu que ce soit moi qui les fasse chanter. Et c’est eux qui m’ont appris à jouer, ils ont été mon gros nounours, c’est ma « peluche » préférée, ils me consolent. Il suffit de m’asseoir et de poser mes doigts sur le clavier pour qu’ils m’entourent. Leur métal devient souple et se plie à ma volonté. Presque à ma voix. Ils m’obéissent à l’œil, au doigt. Ils chantent sans parler, leur chant me choie comme peluche. Ils ne parlent jamais. Ils m’enchantent. Avec eux je suis invulnérable. »

                « Il n’y a jamais eu d’homme à la maison, mon arrière grand-père était mort depuis longtemps quand je suis née, ma grand-mère et ma mère je ne leur en ai jamais connu, et je n’ai jamais su comment elles m’avaient faite. Mais mon père c’est eux : ces tuyaux-là ! J’ai pour père la voix d’un orgue… Dans la famille on est des «Matrioschka», une femme contient en elle toutes les autres. Mais il y a la voix secrète des tuyaux, ils cèlent une autre voix ces tuyaux-là peut-être, celle de mon arrière grand-père, c’est elle que je vais te raconter.

                Voilà ce qu’ils m’ont dit quand j’étais dans leur main ces tuyaux, que je posais ma main dans cette grande main de leur clavier : imagine-toi au milieu d’une plaine comme personne ici n’en peut imaginer, si plate qu’on s’y égare, avec des terres, tant de terres, et toutes à la famille des Ratzkine. Jusqu’à l’horizon et même après, ils ont des serfs qui les appellent « Maître » et qui vivent dans des isbas de terre. Mais le jeune Maître s’ennuie dans ses domaines depuis qu’il est revenu d’Italie pour succéder à son père. Alors il fait bâtir, non loin de là, un palais comme il en a vu à Florence, haut comme une montagne. Il s’est marié à l’Etrangère. Elle a voulu que l’on dispose un orgue au grand salon. Un facteur italien est venu l’installer. Il est resté là tout l’hiver. Le printemps d’après, de retour de Moscou, la femme du Maître est revenue en compagnie d’une très frêle jeune fille. Toutes les langues tu peux l’imaginer sont allées leur train, mais les caquets ont redoublé lorsqu’on a su qu’elle était organiste, et qu’elle tirait de l’instrument des timbres inouïs qui rendaient tour à tour heureux ou affligés. Elle apparut alors aux yeux de tous comme une fée. Son visage était d’une transparence surnaturelle, paraît-il, on aurait dit un ange, on se signait sur son passage. »

                L’organiste se tait.

                « Eh bien, continue » dit Georgia.

                L’Organiste a les lèvres qui tremblent, les yeux humides. « Attends », dit-elle. « Comment sais-tu cela, qui te l’a raconté ? »

                « Je te l’ai dit, un peu ma mère et ma grand-mère. Et l’orgue aussi, regarde ! »

                Elle a posé son doigt sur le buffet de l’orgue, elle appuie sur un angle. S’ouvre un tiroir secret.

                « C’est ça tu vois le secret de ce bois : ce tiroir que ma grand-mère a fait loger à notre insu, et pour y cacher tu sais quoi ? »

                Elle prend deux photos jaunies qu’elle tend à Georgia. Sur la première, on voit deux jeunes femmes vêtues de robes d’été du début du XXème siècle. Elles sont debout et se tiennent la main. Derrière elles, mais presque effacée dans l’ombre, la silhouette d’un orgue en effet. L’une d’elles, très blonde et frêle dirait-on - elle ressemble à l’Organiste - jette un coup d’œil furtif sur l’appareil photo, on devine son regard - très beau. L’autre, plus grande, brune, a le regard tourné ailleurs. La deuxième photo les montre nues, étroitement enlacées sur un lit. On voit leurs visages paisibles, endormis, les yeux fermés. Elles sont l’une contre l’autre, soudées à ne faire qu’un. Derrière ces clichés, une date : 1916.

                                                      « Décidément, je ne comprends rien à ton histoire » avoue Georgia.

                                           « Ni moi non plus répond l’organiste. Ces deux photos, je les ai découvertes par hasard dans cet orgue, il y a deux ans, un jour que je déménageais. Un coup malencontreux, le tiroir s’est ouvert j’ai vu ça ! D’abord, je n’ai pas su ce que c’était ces photos-là. Ma mère même, qui me racontait l’histoire de ma famille ne m’en avait jamais parlé. Peut-être ne devait-elle même pas les connaître. Ma grand-mère je n’ai rien pu lui demander, elle était déjà morte. Ce doit être elle qui a fait mettre là ces deux photos quand elle a fait assembler ce buffet d’orgue et ces tuyaux ! Elle a laissé le soin au hasard de me le révéler ou non, son secret. Peut-être savait-elle quelque chose de plus. J’ai bien cherché, j’ai tout sondé, pas d’autre cache dans ce bois. Moi, tout ce que ma grand-mère et ma mère me racontaient, c’est que ces deux femmes ont été massacrées au moment de la Révolution d’Octobre. A ce qu’elles disaient, seuls Le Maître et sa fille âgée d’un an, mon arrière grand-père et ma grand-mère, avaient pu échapper à la fureur des paysans. Le palais florentin avait été mis à sac et brûlé.

                « Au fond, de qui ta grand-mère était-elle la fille ? » demande Georgia : « De la femme du Maître, ou bien de l’organiste ? Quant aux photos, qui aurait pu les prendre ? »

                 Elle frémit Georgia, elle pense à d’autres photos, secrètes et si contemporaines. Elle s’attarde encore à regarder ces deux femmes si jeunes et anciennes, quelque chose la fait frissonner, comme si c’était hier qu’on avait pris ces deux photos. Elle va parler à l’Organiste, mais celle-ci reprend :

                « Regarde bien le deuxième cliché. Tu crois vraiment qu’elles auraient accepté de se faire photographier ainsi ? Le photographe ne pouvait pas les surprendre, même dans leur sommeil, avec tout l’attirail qu’il fallait à l’époque. Jamais elles n’auraient voulu n’est-ce pas qu’on les photographie nues, enlacées ? »

                Georgia hausse la tête : « Tu crois qu’elles sont… droguées, peut-être. A moins qu’on ne les aie… tuées ? Et ce serait… le photographe ? Et ce photographe, serait… ton arrière grand-père ?… C’est bien ce que tu penses ? »

                « Je n’en sais rien » répond l’organiste. « Aucune hypothèse à exclure. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi ma grand-mère a voulu les cacher, ces photos-là. Pourquoi ne les a-t-elle pas tout simplement brûlées ?… Elles sont restées si longtemps le secret de ce bois. » L’Organiste soupire, passe ses mains sur son visage, tire en arrière ses cheveux, comme pour chasser de la mémoire prise en eux. « Mais c’est assez de mon histoire, moi aussi je veux aller en toi, raconte-moi ce que tu es ! Fais-moi oublier tout ça. »

     

                « Ce que je suis ? » répond Georgia, « Je suis une île… Toi, tu m’as raconté ta terre. Moi, c’est de la mer que je viens. D’ici tu l’entends la mer, tu vis tout près, imagine-la chaude toujours, tous les matins la même. Ce matin-là dont je te parle, un garçon aussi noir que moi court sur le sable noir entre les cocotiers. Derrière le volcan c’est l’aurore et il fait très calme. C’est sur la côte sous le vent, celle où il n’y a jamais de vagues, vers l’Ouest, et le matin il y fait frais. Ce garçon c’est mon frère, il a l’air impatient mais tu sais pourquoi il l’est tant. Il s’approche des chaloupes échouées sur le sable, il met la sienne à l’eau, celle qui s’appelle : ISLE. Notre père la lui a donnée pour ses quinze ans. Tu sais qu’il ne va pas pêcher. Elle l’attend, cachée derrière un promontoire, à un bout de la baie. Tu aperçois, derrière un rocher, ses cheveux crépus. Il dirige sa barque vers elle, mais elle ne veut pas être vue, elle saute dans la barque et s’allonge au fond. Tu aperçois un instant sa robe rouge. Il reprend les rames, s’éloigne. Tu te doutes où ils vont: sur l’ilet Pigeon, au centre de la baie. Ils y seront au calme. Tu connais les courants… Quelque chose te pousse, un sentiment désagréable et même plus, quelque chose comme une envie de mordre. Tu te mets nue à l’eau, tu nages ! C’était beaucoup plus loin que tu n’avais imaginé l’ilet Pigeon. Quand tu prends pied sur un fond de cailloux, tu es à bout de forces. Sur la grève tu tombes malgré toi, si fort que ta tête se blesse. Lorsque tu te relèves tout est blanc, si lumineux que la barque, échouée près de toi, disparaît presque sous le blanc. Tu entends le clapot du ressac tout autour. Personne près de l’eau. Tu te remets debout, tu marches. Les voici au centre de l’îlet, sous les arbres. Enlacés nus ils ne font qu’un. Ils ont suspendu leurs habits à des branches. Tu vois sa robe rouge violemment. Ils sont assis l’un face à l’autre, jambes ouvertes. Elle fait « Non » mais ses yeux brillent. Il prend dans les mains ses larges seins ronds et les aspire dans sa bouche, l’un après l’autre dans sa bouche. Il s’en amuse lentement. Ils sont attendrissants ses seins, lisses de sa salive à lui, mais tu la hais d’être si belle et désirable, tu voudrais l’avaler aussi. Tu as passé la main sur ta poitrine plate. Elle a glissé sous lui, elle embrasse son ventre et plus bas. Lui pivote sur elle, la baise entre ses cuisses à l’endroit le plus sombre et tu te touches où tu croyais qu’il n’y avait rien jusque là qu’une fente, et tu poses ta main sur ça, cette insignifiante fente. Et tu la touches avec ta main. Sa bouche ouverte en O, elle prend le sommet de son gland érigé. Lui, il se glisse dans sa fente avec sa langue, avec ses doigts, avec son nez. Regarde-le s’enfouir en elle peu à peu, ils sont la roue solaire, tu les vois se tendre et se détendre, bouger comme un animal bizarre qui te ferait presque pitié. Ils nagent. Ils sont des poissons hors de l’eau, ils auraient presque l’air de souffrir, d’étouffer, sauf que tu les entends soupirer. Tu voudrais être leurs deux sexes, au centre d’eux tu te voudrais !

                Tue-les.

                Tu n’es pas avec eux, tu ne pourras jamais plus l’être. Ils sont dans un autre élément. Tu voudrais être au centre de leurs mouvements. Mais tu es seule et tu es nue. Entre eux et toi, il y a ce mur transparent et têtu.

                Te voici revenue sous le soleil brûlant. Tu sais qu’ils sont là-bas, au centre; tu fais le tour de l’île, tu lances des galets pour briser la mer nue. Cette barque échouée reparaît devant toi. Tu voudrais la pousser à la mer, qu’ils soient prisonniers là, mais c’est trop lourd. Son nom en lettres rouges brille sur un fond bleu : ISLE. Avec un caillou tu racles la peinture, tu effaces le E pour la tuer, la supprimer. Mais tu changes d’avis. Tu graves un S maladroit, peu visible, pour inscrire ton chiffre à côté. Un pluriel singulier. La mer respire doucement, tu ne sais pas si ce qu’elle sous-entend te console ou t’accable. Tu grelottes sous le soleil. Tu te glisses sous la chaloupe, dans son ombre, à même les galets, tu te loves en te tournant sur le côté, les jambes et les bras repliés, le pouce dans la bouche et tu t’endors en sanglotant… Ainsi blottie sur fond de sable et de galets, ton corps en S sous la barque. »

     

                Georgia s’arrête de parler. Et c’est presque le soir déjà. La pluie s’est mise à tomber, on l’entend sur le toit, on la voit sur la vitre couler, mais l’Organiste ni Georgia ne se sont encore rassasiées… Georgia va-t-elle retourner chez Mauron? Peut-être pas ce soir, ni demain, mais bientôt, et ce ne sera plus la même. Laissons-lui le temps de savourer le temps avec cette Organiste dont elle n’ose pas demander le prénom. Parce qu’un prénom ça emprisonne. Georgia parfois se fait appeler George, comme si elle était garçon. Même si elle est fille elle a cet homme en elle. Alors elle voudrait ça pour l’Organiste aussi, découvrir chaque fois qu’elle est femme, que ça prend toute la surface et beaucoup de la profondeur, et l’oublier pour mieux le découvrir, et sentir chaque fois qu’il y a quelque part dans sa voix, dans son corps et sa tête aussi, comme un garçon qui vit.



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