• Roman d'amour (1ère partie "Georgia recycleuse de textes", chap. 2)

    II

     

                                                                                                                                     

     

                Un an ça a duré.

                Georgia aurait vécu dans cette véranda toute une éternité si elle n’avait pas un jour trouvé, derrière des bouquins, que sonnait creux un panneau de bois. Elle n’avait pas tardé à le faire glisser. Un placard était dissimulé là, entièrement tapissé de velours pourpre et contenant trois grands albums reliés. Au fond, comme un missel, un petit livret. Fascinée par la couleur et la matière ainsi que par l’odeur, elle prend le premier album, touche sa couverture : non pas en cuir mais en un daim vivant. Elle hésite à l’ouvrir. Dedans, ce sont des photos découpées, recollées, de corps pris de très près. Comme un puzzle. Georgia voudrait savoir si c’est bien une femme, si c’est la même, si elle était vivante ou morte, elle feuillette ces pages où elle voit ces images de corps, sanguinolentes. Elle ne sait pas bien si les déchirures sont celles des corps ou du papier. Le dernier grand cahier, à peine commencé, collectionne des photos aux couleurs rouge sombre. Sur la page de garde est calligraphiée la formule suivante :

     

    UN

    AMOROMA
    ROMAMOR
    NU

     

                Georgia soudain a l’impression de vivre un conte, peut-être Barbe-Bleue et la lumière matinale, l’absence de Mauron, l’appartement bourgeois aux plafonds à caissons et aux murs lambrissés creuse en elle comme un silence. Toutes les voix tissées, entassées, amassées qui circulaient en elle se sont tues, comme mer soudain retirée. Georgia jette encore un coup d’œil à la formule du cahier. « A Marseille pas de marées » chantonne-t-elle, et elle sort comme pour vérifier.

                C’est la première fois depuis des mois que Georgia sort de chez elle. Est-ce qu’elle sort, est-ce qu’elle fuit ? Si elle voulait aller jusqu’à la mer elle s’est couverte juste assez, il fait très frais, c’est l’automne autour d’elle. Depuis le temps elle avait oublié les saisons. Au dessus d’elle, des gabians. Des feuilles de platane jonchent la chaussée, se soulèvent en tourbillonnant. Elles font un bruit de papier mat. La plante de ses pieds froisse la chair dernière de ces feuilles encore de couleur vivante. Elle la mâche de ses pieds. En marchant elle sent cette dernière vie des feuilles de l’été, elle la goûte, c’est une vraie gaieté de sentir sur un sol vivant ses pas. Elle y prend de la force comme si elle écrivait. Georgia est en retard d’une saison, elle promène encore un peu d’été tout autour d’elle, il lui semble qu’elle ne pèse pas. Comme ces feuilles qu’elle soulève, comme l’air qui soulève ses pas. Dans les vitrines elle se voit marcher avec sa jupe si légère, ses jambes si bien ajustées. Ce qui change c’est la lumière. Elle se regarde ainsi, elle a envie de sa silhouette à peine habillée, elle se laisse pousser par le vent froid qui la réveille ou l’engourdit elle ne sait pas. Elle marche sur des trottoirs sonores, elle a perdu cette habitude de marcher, elle titube un peu entre des façades sculptées qui sont comme des dos de livres, reliés au lieu de peau de pierre. Georgia marche, il lui semble que les voix reviennent mais il fait trop de bruit dehors, elle n’entend pas distinctement. De temps en temps elle dit : « Plus fort ! », et des passants distraits se retournent sur elle. Elle arrive au bas du Boulevard Longchamp et soudain elle a froid. Elle pense qu’à chacun sa véranda, ce tégument, ce microclimat pour rendre la vie supportable. Devant elle se dresse le sexe double de l’église des Réformés, ces clochers blancs comme les Blancs savent en dresser. Elle se rappelle qu’elle est noire ! Elle court, gravit les escaliers gris du parvis, dépasse la statue de Jeanne d’Arc placée en plein milieu, - mais que tient-elle entre ses deux mains jointes, face inclinée, yeux éplorés levés au ciel cette statue de femme laide ? Il fait si froid, le vent si violemment érode, il faut entrer !

                « Elle a déboutonné sa robe blanche et, ployant les épaules en avant, se dégage de l’encolure. Elle apparaît non pas tout à fait nue mais dans un justaucorps qui donne à sa chair des reflets. Elle a levé lascivement les bras, faisant mine d’arranger ses cheveux, on voit le creux à peine ombré de ses aisselles… » Ca y est, les voix lui reviennent. C’est peut-être Léon Daudet, Bourget ou Taine. Ou bien un vieil auteur, encore plus muet. La haute nef gothique semble en être hantée de ces voix-là. C’est du gothique XIXème. Elle les entend s’articuler, tourner et circuler en soi. Le vent imprime un mouvement de va-et-vient à la porte d’entrée. Il menace les cierges dont la flamme vacille à s’éteindre.

                Mais quelques pas résonnent sous les voûtes. C’est une jeune fille blonde, à la peau ou la robe bleue. Elle descend jusqu’au transept la nef, oblique vers le bas-côté, se dirige vers l’orgue de chœur. Elle marche ou peut-être nage, portée par l’ombre et la lumière. Elle est plus légère qu’un Dieu. Elle a posé ses partitions sur le bois noir de la console. Georgia suit son parfum et la regarde mieux. On dirait qu’elle est transparente. Elle se déchausse d’un geste précieux, se glisse sur le banc. Ses bas contre le bois crissent. Elle est assise droite et blanche en plein milieu de l’instrument. Son visage, très régulier, entoure aussi des yeux très clairs, très bleus. Glissant ses mains des deux côtés de son visage, elle attache avec un lacet ses cheveux blonds ébouriffés. L’instrument la serre de près, il l’entoure ou plutôt l’incorpore à son ombre. Quelque chose de lui s’entrouvre exactement. L’organiste se penche et le flatte doucement, comme pour apprivoiser un animal. Elle en joue maintenant avec les mains, avec les pieds, ou plutôt le caresse. Une vague sonore va, vient, se répercute, et cela donne envie à Georgia de danser.

                Georgia écoute jouer cette femme si blanche, si bien éclairée, charriant autour d’elle tant d’ombre pourtant. Dans un grand mouvement d’ellipse dont l’organiste serait l’un des foyers, elle va dans la nef centrale, traverse le transept. Sous les deux rosaces, de l’un et de l’autre côté, elle aperçoit deux autres vieilles orgues silencieuses, élancées, aux buffets poussiéreux et postées face à face. Encore quelques pas, Georgia se trouve exactement en face l’organiste. On ne voit d’elle que son visage absent, tourné vers le dedans, éclairé par dessous, très blanc. Son corps est englouti par le soubassement. C’est un seul corps ce visage et cet orgue. Au dessus du nimbe d’or de ses cheveux, les tuyaux font un halo sonore. Georgia entend chanter en elle d’autres phrases, venues d’eux : « Elle fait corps avec l’orgue il paraît… Ou peut-être avec l’ogre, il la dévorerait et ce serait dommage, j’aurais besoin d’une elle nue… » Mais de qui sont ces phrases ? Sait-on jamais précisément ? Sur la couverture de peau du petit carnet, dans le placard secret de son appartement il y avait un titre écrit, gravé en lettre d’or, elle ne se le rappelle plus... Poursuivant son ellipse dont l’autel serait l’autre foyer, Georgia marche toujours et tourne en longeant les piliers. Elle voit l’autre profil de l’organiste et l’observe en entier. C’est Shiva dans sa danse immobile, sur le point d’accomplir, à chaque instant l’accomplissant, ce tremblement d’où vient le chant de l’instrument. Elle tient le monde et Georgia est dedans. Georgia la voit : elle joue des mains, des pieds, s’entoure de sa danse. Elle entend se tisser la musique autour d’elle, elle se sent prise à cette toile d’araignée qui se file autour d’elle, elle se laisse prendre par les fils de ce chant, elle se laisse aller, s’abandonne à Shiva. « C’est à la fois Jonas, la vague et la baleine », se dit Georgia. En s’avançant vers elle, elle la voit s’arrondir comme une vague sur le point de déferler, justement celle d’où renaît le déferlement, ni celle d’avant, ni celle d’après, toujours la vague qui se gonfle, se ramassant pour avaler l’insaisissable, sécrétant la rumeur de la mer sur le sable. Georgia caresse du regard ces pieds qui bougent, glissent, crissent, trébuchent sur les marches du pédalier, donnant au mouvement son instable durée. Elle approche, elle est de plus en plus près, elle sent que se ferme sur elle ce chant, il lui semble voir l’organiste tourner, trébucher, comme vague sur elle pour mieux l’incorporer. « Me voici dans la gorge de l’orgue » se dit-elle. Sous la peau très blanche du front bombé elle devine une veine. Elle est si proche désormais, à la toucher, elle voit ses poignets si fins et les jointures de ses pieds, ses ongles si près de l’ivoire à monter et descendre sans fin leurs escaliers, elle est dans son parfum d’ambre. Prise comme la proie. Liée.

                L’organiste s’est arrêtée, elle se tourne vers Georgia, elle a les yeux bleu très léger, presque blancs sur sa peau de lait bleu, elle est si blanche, elle a des pointes de rousseur sur son visage, et ses lèvres sont graves.

                « Vous écoutiez ? », demande-t-elle.

                « C’est pour mieux vous entendre tisser », répond Georgia en reculant. Sa parole titube aussi, cela fait si longtemps qu’elle ne se parle plus qu’à elle-même, elle ne sait plus organiser ce qu’elle dit.

                L’organiste a rougi. « Ce n’est pas mon chant, mais le sien », dit-elle en caressant l’instrument de la main.

                Georgia pose son doigt sur une plaque de métal : « Et que veut dire Voix humaine ? » demande-t-elle.

                « Oh, c’est un jeu, mais pas comme les autres, il est tout désaccordé, je ne m’en sers jamais. Et puis, il vient de là-haut », dit l’organiste en se penchant pour indiquer les vieilles orgues, « il a trop de mordant pour se fondre à cet instrument-ci. »

                « Il ne fonctionne plus, ce jeu ? »

                « Si, bien sûr, l’air pénètre dans les tuyaux, mais je n’ai pas envie d’aller dans le buffet pour l’accorder ! C’est tout plein de poussière et de bestioles, là-dedans. C’est qu’il est toujours à bouger, à glisser, jamais le même ! Capricieux, pire qu’un enfant. Il faudrait tout le temps le toucher, lui parler, presque. C'est curieux comme il est, ce jeu ! Pour moi, j’ai renoncé à le faire chanter. C’est trop fatigant. »

                « S’il vous plaît, je voudrais l’entendre. »

                « Comme ça, tout désaccordé ? »

                « Mais bien sûr, comme ça ! Nous sommes seules dans l’église !... »

                Georgia se penche un peu, un gloussement s’échappe de sa gorge.

                L’organiste sourit, tire le registre, appuie sur le plus haut clavier - Georgia regarde avidement ces trois claviers en escalier -, et des gémissements, des cris rauques et faux résonnent dans la nef. Les hauteurs s’enchevêtrent, se mêlent en tremblant. Georgia ferme les yeux, elle imagine l’organiste en train de caresser de ses doigts blancs les touches noires de sa peau, elle s’imagine en train de se glisser entre ces doigts de peau, son corps a soif soudain de la peau de ces doigts, c’est curieux ce que ça lui fait ce chant-là, elle se sent danser tout autour de ces doigts, c’est un parfum ou une main ces orgues, ce matin. Elle s’entend chanter sous leur caresse et elle vibre à leur toucher. Elle est un grand clavier d’ébène d’où naîtraient des sons auxquels elle ne s’attend pas. Ou plutôt, ce n’est pas cet orgue-ci qui fait naître en elle cela mais la voix de ces orgues muettes et accrochées si haut sur les tribunes du passé. « La voix humaine », se dit-elle. L’organiste s’absorbe à nouveau dans son chant, le regard aspiré, en train de faire résonner l’église avec ce chant sauvage sous les doigts. Elle entend l’église entière en train de vibrer faux à cause de cela, une voix humaine désaccordée. Georgia est emportée, elle pense à la Petite Sirène, aux cétacés. Elle se sent naître des contes sous la peau. Cet orgue faux, c’est la chanson grotesque des orques sous les eaux. Mais la musique cesse et un fou-rire suit. Elles se regardent, celle qui joue, celle qui écoutait. Georgia raconte à l’Organiste ce qu’elle entend du conte d’Andersen, elle lui demande si elle aurait une clé des tribunes, elle voudrait bien aller voir de plus près ces orgues-là, les plus hautes, avec les grands fanons de leurs tuyaux, mais elle pense surtout à chanter sous ses doigts. Elle se dit : « Je lui effleure l’aile » et elle soupire une première fois.

                « Les clés ? Oui bien sûr je les ai mais c’est sale là haut, vous voulez vraiment visiter ? Il n’y a que du bois et du métal à voir, et puis de la poussière vous savez ! »

                Pour la première fois l’organiste regarde Georgia, elle voit cette femme si noire, aux yeux profonds et chauds, au visage si rond, un visage d’enfant - fille ou garçon ?- entouré de ses cheveux crépus, denses, touffus, cette femme plante à la voix drue, comme un jeu de régale, encore un autre jeu depuis si longtemps tu, planté dans un sommier des buffets du transept. C’est ce jeu de régale incarné qui est là, devant elle. Elle en a la voix grasse et ornée. L’Organiste apprend à lire à ce visage, c’est une portée neuve à déchiffrer, elle ne sait pas si elle en a la clé. Elle regarde ce regard vivant et bon, naïf et rond, attendrissant de paraître si bon, si peu farouche avec cet iris noir venu d’un chaud lointain, cette pupille en feu semblant puiser profond ce qu’il faut d’ironie pour aller, et cette bouche large aussi, aux lèvres charnues et mouvantes, qui s’avancent ou se reculent depuis l’extrême commissure quand elle parle… Elle a la générosité de la régale, justement. Elle parle avec tout son visage cette femme, elle ouvre et ferme les yeux pour ponctuer.

                L’Organiste soupire aussi. « Venez », elle se glisse sur le banc, ses bas font sur le bois un léger froissement, elle se rechausse et prend deux clés. Ce sont des clés énormes et grises. Elle montre à Georgia ces clés et les deux femmes rient de ce que ces grosses clés leur disent. Elles pensent peut-être encore à Barbe-Bleue toutes les deux, en tout cas tout d’un coup il revient à Georgia ce velours odorant, ces albums derrière la cloison, couverts de peau… C’étaient quels mots déjà ce titre en or ? Elle ressent de nouveau la peur qui la fait fuir de cette serre où elle tournait en rond, elle pense à Mauron qui arrondit les mots. D’un coup, ça lui paraît si évident, Mauron arrondit les mots, et elle veut des mots tranchants, des mots ajustés justement, des mots bien aiguisés, vivants, qui ouvrent, coupent et disent dru… Pourquoi est-ce qu’il les arrondit, Mauron, les mots ? C’est pour pouvoir la caresser ? Il y a de l’eau dans Mauron, de l’eau fade, cette eau qui coule sans nourrir, ce babil. Mauron avec sa langue, il dit et arrondit, il érode en disant… Une eau verbeuse avec sa langue, ou peut-être du sang. A moins que… Non, ce n’est pas les mots qu’il arrondit Mauron, c’est un mensonge avec ses mots. Ce sont des oripeaux ses mots. Avec eux il déguise. Des ronds de mots comme des ronds de jambe ou des ronds de fumée… Et derrière ces ronds, il manie un stylet. Mais un mot un seul mot lui échappe à Mauron, et Georgia voudrait bien le prononcer. C’est ce mot-là qui lui a échappé. Lequel ? Georgia, elle aurait voulu un mot vrai de Mauron, et dur comme un galet, un mot lourd et qui frappe. Mais qui frapper ? Elle dit à l’organiste, et cela lui échappe comme une clé qui glisserait des doigts et tomberait avec grand bruit, mais elle ne tient aucune clé : « Il suffirait d’un mot. »

                « Un mot ? Quel mot ? » dit l’organiste. Georgia la regarde et répond: « Secret, par exemple, le mot secret » C’est bien ce mot qu’elle voulait, qui est venu : Secret. Mais il l’a pris en traître. D’où lui vient-il ce mot ? De quel placard caché ? Et de quel titre en or ? Quelque chose en elle se tremble : « Je vous ai dit « secret », ce mot m’a échappé, je vous avoue ainsi que quelque chose ne doit pas être avoué. Elle grimace un peu : « Le secret, c’est quand un creux se crée. Il ouvre un creux. Comme la clé de Barbe-bleue. » Elle tremble la voix de Georgia, elle dit au-delà de ce qu’elle ose dire, elle ne sait plus ce qu’elle dit. L’organiste le sent qu’elle dit tout à travers ça. Tout de travers. Elle ne comprend pas tout ce qu’elle dit, mais il y a un poids dans ces yeux-là qui la regardent. Il lui vient des accords sous les doigts pour répondre à cette femme noire, l’alléger de son poids, mais il lui manque le clavier. Un son viendrait. Elle se les frotte entre eux ses doigts : « J’ai froid » dit-elle, mais ce n’est pas vraiment cela qu’elle veut dire, elle a la langue au bout des doigts, elle ne sait trop qu’en faire de sa langue pour répondre à Georgia.

     

    (Soupir léger)

     

                « Il a suffi d’un mot » a dit Georgia, de cette vibration d’un mot pour que tout tremble et tout bascule, et l’organiste a regardé ces lèvres si bien dessinées d’où s’étaient échappés ces mots-là, et elle a tant aimé ces lèvres, ou plutôt elle a si bien perçu leur existence dans ses yeux, elle a si bien senti qu’elles étaient là près d’elle, tout près d’elle ces deux lèvres, à vivre, à remuer, à se poser comme deux ailes sur du sens, du sens qui part dans tous les sens, qu’il y a eu sur son visage l’exquise esquisse d’un sourire.

     


     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :