• Roman d'amour 1ère partie chapitre I

     

    I

     

     

                Mauron, s’il existe, est très riche. Il a du charme et du charisme, et du succès. Métamorphosant idées et mots en liquidités. Ses clients ? Psychanalysés dans l’impasse, autobiographes obscurs, petits poètes de province, demi-écrivains fortunés publiant à compte d’auteur. Des plumes averties l’ont même consulté ! Est-il psycho-romancier, accoucheur d’écrivains, collectionneur de contes ? Son entreprise est simple, car Mauron est entrepreneur : aider qui le voudrait et moyennant finance à devenir le livre de ses rêves. Un livre sur mesure, à faire lire ou à usage intime. Public, privé. Un vrai livre à offrir, à s’offrir. Il les fait rêver d’eux les clients, comme il veut, et puis après, il s’en repaît.

                 A Marseille. Sa compagne, une belle Antillaise noire, sied fort bien à la véranda de son appartement haussmannien, boulevard Longchamp, côté pair, rez-de-jardin. Un espace vert-bleu, parois et toits de verre, un endroit moite et lumineux, aux armatures compliquées de lianes, de siguines, d’hibiscus et de bananiers. Elle s’est senti pousser dans cette véranda des racines dit-elle, aussi l’a-t-elle appelé : « Ma petite Afrique ». Elle y a installé une chaise d’osier, un bureau Henri II aux pieds torsadés. Elle y voyage, entourée de coussins, de tissus, parmi tous les récits des clients de Mauron... Elle s’en nourrit. Chaque soir il en rapporte des brassées. Il enregistre leurs pensées, puis les écrit et les donne à lire à Georgia… Ces contes, ils caressent les bras, les jambes de Georgia, elle les croirait passés par ces vrilles de bois et ces plissés de soie, ils éclosent en elle. Pénétrant par ses yeux, circulant en son corps, bourgeonnant à ses doigts. Ils vont, viennent, ils se ressassent, s’enchevêtrent, mènent tout un sabbat. Leur suc descend en Georgia qui s’en gorge : du végétal, de l’animal qui bruisse, crisse, du vivant au-dedans, poussant et pensant au-delà. Elle en déguste la voix qui glisse et crisse.

                Mais c’est aussi trop d’énergie, il faut parfois qu’ils sortent d’elle tous ces cris, tous ces mots. Elle s’est donc choisi un stylo vert, un stylo plume qu’elle a appelé « Mon petit perroquet », sans rien dire à Mauron, elle copie ces phrases lues. Pour s’en débarrasser. S’en soulager.

                C’est curieux comme on est, elles ne sortaient plus comme elles étaient entrées ces phrases-là, Georgia ne contrôle plus rien de la façon dont elles vont depuis ses mains. Après les avoir lues, de les écrire elles muent. Une eau devenue sève et fleur et fruit…

                Elle a vécu un an dans cet espace ouvert, fermé, cloîtrée, sa nudité fleurie. Pour rien au monde elle n’aurait laissé tout ce qui poussait là… Quelque chose qui mûrissait. Elle parle parfois à son maître, le soir, elle chuchote. Je ne sais pas si c’est à lui qu’elle babille ou à sa véranda, peut-être à ce qu’elle sent mûrir en elle-même, mais elle parle d’amour, je crois, ou plutôt elle lui chante un poème.

     

     

    (Premier soupir là)

     

                Georgia chante et célèbre Mauron mais quelque chose doute en elle. « De la mort vit en Mauron » se dit-elle parfois. C’est peut-être qu’il n’est qu’un homme. « S’il était une femme il les porterait mieux ses personnages, et ils arriveraient à terme ». Elle s’interroge. Elle voudrait bien savoir comment il les travaille ses clients, comment il peut féconder leur faconde, si c’est lui qui les sculpte et comment il s’y prend, et si c’est chaque fois semblable ou différent. Et les entendre naître en eux ces contes-là, avant que Mauron ne les broie pour en faire son plan. Mais Mauron ne veut pas : ça le gênerait dans son travail que quelqu’un d’autre écoute en même temps. Surtout, ça gênerait les clients s’ils la voyaient. Du moins, c’est ce qu’il prétend. Elle, en lisant ce que Mauron en fait, elle sent bien que lui, il met aux normes et charcute dedans, il taille et coupe dans les voix qu’il entend. Et selon quel patron ? Il fait du prêt à lire, du prêt à consommer, il simplifie, élague, elle connaît ses canons, sa rationalité. Il lui a expliqué, il cible à chaque fois un lectorat comme il dit, puis écrit en fonction. Aventures ? Surtout pas ! Il a ses cartons, ses discours tout prêts, ses schémas actanciels, sa narrativité, juste avec ce qu’il faut de variations ici ou là. Il fait surtout de la biographie, du roman, de l’autobiographie au mètre linéaire ou au mètre carré selon le type de contrat. L’écriture, on ne s’amuse pas avec, on peut perdre ou gagner, pas seulement du fric ! C’est ce qu’il explique à Georgia. Un livre, ça vous pose un homme, c’est du sérieux, et Mauron est sérieux ! Professionnel. Sans risque. Il sait ce qui est bon ou pas pour l’image à donner. Il a des clients à gérer, de l’argent à gagner, des catégories où classer, tout un cahier des charges. « Je ne veux rien savoir des morts » dit Mauron à Georgia. « J’ai commerce avec les vivants. Les livres auxquels je prétends nous aident à commercer. Mon rôle est d’assurer. Et rassurer. Pas de surprise ! Et un produit fini qui satisfait. »

                « Il a raison » se dit Georgia, mais quelque chose lui répond que la raison n’est peut-être pour rien dans ce qu’il fait, même s’il faut gagner sa vie. Et en lisant ces contes elle perçoit parfois comme la voix mordue de celui qui parlait mais qui ne parle plus. Ces textes, ils parlent à côté… Il « gère » ses clients, se demande Georgia, ou bien il les digère ? Et si ce n’est pas lui c’est qui, c’est quoi ? Et si, au lieu d’un « produit fini », c’était un produit infini qu’il fallait ?

                C’est à Marseille que se déroule tout cela, n’importe où hors du monde irait aussi bien. Même peut-être mieux. Le grand rez-de-jardin du boulevard Longchamp est un non-lieu qui en vaut d’autres néanmoins. Mauron a l’air d’aimer le corps de sa négresse, il le fréquente assidûment, c’est un miracle permanent de l’avoir pour soi tout entier. Et cette véranda qu’il a conçue lui paraît être l’hyperbole du sexe de Georgia, avec son bassin à poissons dissimulé par la toison des feuilles. Mais sait-il bien en profiter ? Il la confond avec ses fleurs Georgia. S’il embrasse ses lèvres, ses seins, son sexe, infusés tout le jour dans cette végétalité, qu’il leur trouve parfois comme un goût de colère, il n’approfondit pas. C’est dommage vous me direz, et vous aurez raison. Georgia, c’est un dérivatif à toute sa journée : « Forçat du texte ! Texte forcé, prise de tête, sexe brisé. Et Georgia, le repos du guerrier. » Cette chanson lui vient quand il surprend Georgia le regarder à son insu. C’est que Georgia aussi se dit que c’est dommage… Dommage de quoi, peut-être vaut-il mieux n’en rien savoir. Alors, elle se distrait…

     

    (soupir.)

     

                Quand elle en eut assez des textes de Mauron, elle se mit à Racine, à cause du nom. Mauron la retrouvait le soir, le plus souvent en pleurs auprès des tragédies. « Chacune, explique-t-elle à son amant, est une serre où se cultivent entre des vers des plantes chimériques. Les plus rustiques ont supporté le grand air de l’hiver, l’Histoire : Thésée, Mithridate, Néron, des arbres de plein vent, bien venus, bien poussés on le sent. Ils n’avaient pas besoin de Lui pour exister. D’ailleurs, il n’aime pas leur résistance, on voit qu’ils lui portent ombrage. Il leur préfère Agrippine, Phèdre, Britannicus, Hermione, Bajazet, des fleurs fragiles. C’est elles qu’il cultive, ces fleurs rares et parfois vénéneuses : Narcisse, Œnone et tous leurs noms obscurs. Rampantes ou grimpantes et poussées à l’ombre des Grands. Les serres de ses tragédies, voilà vraiment les dernières « racines » qui les ancrent à la mémoire des vivants ces morts-là. Sans ce grand jardinier, plus rien d’eux n’existerait! » Mauron sourit, il hausse les épaules, comme quelqu’un qui a compris depuis longtemps. « Tout ça c’est du passé... Et puis ces lianes vénéneuses, elles n’ont jamais existé que dans sa tête à lui, Racine. Ce sont ses propres ombres qu’il dessine… » En tout cas, c’est les morts et leurs mots qu’elle découvre en Racine Georgia.

     

    (Soupir aussi)

     

                Georgia c’est vrai n’est jamais trop longtemps morose ; elle a besoin d’air dans sa mélancolie, elle aime dérider Mauron par ses facéties : « Chut » lui fait-elle un soir, en mettant un doigt sur sa bouche à lui, « Ecoute un peu ce pauvre auteur qui nous écrit tous deux, le mal qu’il se donne à nous faire vibrer, parler, chanter, à nous faire passer du néant à la vie ! De toi ou de moi, quelle est la plante d’intérieur pour lui ? »

                Mauron sourit encore. Il goûte assez ce que Georgia lui dit, bien qu’il n’entende rien, et Georgia renchérit : « Si tu ne l’entends pas je l’entends moi, je l’aime mieux que toi. J’ai l’impression qu’il me comprend, qu’il est de mon côté. » Elle rit comme elle sait rire, sans bouger, c’est de la gorge qu’elle rit, et Mauron ça le fait bander d’entendre rire ainsi et son sexe durcit. Mais s’il arrive à Georgia de penser à l’auteur qui la couche et de le préférer sur le papier, c’est Mauron qui la touche ce soir - les autres soirs aussi -, sur leur beau lit de bambou vert, à la lisière du soleil, aux frontières de sa lumière, là où le végétal cède la place au minéral des villes, à ces miroirs, à ce bois mort, luisant, ciré, ces vieux meubles civilisés, ces plafonds à caisson, et ces murs lambrissés. Et c’est bien lui qui la caresse tout entier sa négresse, il n’y a pas à en douter !…

     

    (Plusieurs soupirs, ici…)

     

                Et puis, elle entreprend un travail singulier. Elle tâtonne, elle cherche. Georgia la sage a parcouru les vieux romans qui encombraient les rayonnages. Pour se distraire ou ne plus y penser ? Ou bien pour comparer ? S’ennuierait-elle ? Autour d’elle, sur son bureau, se sont accumulés des livres vieux de plus en plus nombreux. Mauron a d’abord cru qu’elle oubliait de les ranger après les avoir lus mais en fouillant il aperçoit, glissées dedans, des feuilles manuscrites et chargées de ratures.

                « Que fais-tu de ces vieilleries ? » lui a-t-il demandé. Elle a l’air délicieux, sourcils froncés, bouche crispée, avant que son visage ne recommence à bouger. Mais ce n’est pas son visage qui bouge ni son nez, c’est dans son ventre que ça bouge, tu le sais :

                « C’est mon secret mais je vais te le dire. Tu vois, ces bouquins illisibles sont là, plus personne pour les entendre ! Ces tonnes de paroles plus jamais prononcées, imprimées pour le feu, le néant, la fumée ! Plus rien n’y rime à rien. » Elle les feuillette en parlant, sous son nez. Une odeur de moisi voyage en même temps que la poussière déplacée. Ca fait un bruit de lèvres ou de baiser.

                « Tu ne les entends pas nous appeler ? Non, n’est-ce-pas, il n’y a que moi pour entendre des voix ! Si je n’étais pas là qui les écouterait ? C’est dans la tête des vivants qu’un livre existe, prononcé. Dans leur tête une voix. Sinon c’est mort. » dit Georgia en tapant de son doigt sur la main de Mauron. « Ca vit de notre vie à nous, de la musique qu’on y met ! Même si les vivants sont nés des morts, les morts c’est rien, plus rien sinon ce peu de compassion que les vivants, parfois, s’accordent en les écoutant. Et les vivants c’est capricieux, changeant, inconstant, vicieux. C’est des Dieux provisoires, oublieux. Ils entendent s’ils veulent et toujours autrement, à l’endroit, à l’envers, en diagonale et tout de travers, et même !… Il leur arrive de penser que c’est les livres qu’ils ont lus qui font des contresens sur eux ! Ils sont si arrogants ! »

                Mauron s’esclaffe : « Textes au papier dormant, et Georgia leur « Prince charmant ». C’est touchant, mais les morts ne rapportent rien. Ces livres-là, c’est enterré ! Usé, jauni ! Pouah ! Et puis, même si tu y consacrais ta vie, il y en a tant de livres morts qu’un collège de nonnes n’y suffirait pas ! Imagine-toi, des vierges consacrées aux textes du passé, des moniales passant leur vie à raviver des livres morts, leurs utérus inoccupés leur laissant ce loisir : ressusciter quelque chef-d’œuvre et le faire gémir. Mais toi ! Tu n’es pas nonne, que je sache. Non mais, tu imagines ? Il faut qu’on en oublie des livres et des gens, au moins un peu, sinon tous les vivants n’arriveraient jamais à célébrer tous ces morts-là ! Vivre, ça sert quand même à autre chose qu’à penser à la mort en aidant les morts à penser encore ! »

                Georgia est peut-être vexée:

                « Il y en a qui font parler leur chien, leur chat. Ces livres ce sont mes bêtes à moi, des animaux ou des mots que j’anime, je les entends se ronronner et je comprends parfois ce qu’ils ont à me dire ! Ca leur arrive de me câliner mieux que toi ! Si tu n’y entends rien, tant pis ! L’essentiel, ce n’est pas de lire un livre, mais de savoir qu’en faire et comment l’animer. Et toi, es-tu si sûr de bien savoir m’aimer ? »

                Georgia, elle est déjà partie de la serre à Mauron, à l’entendre elle est en voyage. Elle se baigne dans des gours sauvages, elle arpente d’autres rivages, erre dans quelque contrée. Elle a abandonné les contes de Mauron, leurs images trop sages, c’est un jardin petit, trop bien rangé, et même les brouillons. Dans quel arrière-pays de papier va-t-elle ? Sur quelle autre planète ? Mauron ne la voit plus, il est dans ce qu’il croit savoir. Aussi a-t-il toujours cette ironie : « Mais c’est toi que tu lis en eux ! C’est ton époque et toi. Tu recycles et tu fais du neuf. Surtout, ne rien jeter ! Mais ces auteurs, tu ne les ressuscites pas, tu te fais vivre en eux. Tu t’hallucine d’eux. Tu ne lis pas, tu vis et tu les investis, de quel droit ? Tu t’installes comme un bernard-l’ermite dans des coquilles vides. »

                Georgia ne répond rien, Mauron quand ils parlent entre eux, a ce génie d’avoir toujours raison en vain, elle hausse les épaules au lieu du ton. Et elle fredonne en douce une chanson :

     

                            « De qui suis-je contemporaine ?

                            De tes reins ou de mes reines ?

                            Ou de ces riens, qui sait ?... »

     

    (Autre soupir, ici)

     

                Et Mauron qui ne l’entend pas prétend la consoler d’avoir eu raison d’elle... Elle se laisse caresser sans conviction. Car elle a l’érotisme sérieux, son érotisme à elle ressuscite les morts, et que Mauron le veuille ou non elle a beaucoup de compassion pour tous ces morts. Le sexe de Mauron l’ennuie, et son stylo aussi, elle jouit mieux de ce grand texte du passé, ce grand sexe en elle dressé.

                « Si tu savais à quoi ils jouent quand je les lis ces auteurs-là, tu en serais jaloux ! » rajoute Georgia. « Je les fais vivre s’ils me chantent. Ils me font vivre de leurs voix, les érigent en moi. Et si c’était le plus sûr moyen de faire vraiment « du neuf », ce travail-là ? Au moins, je suis protégée de mon temps par le leur, et du leur par le mien ! Tes demi écrivains que tu écris aux normes d’aujourd’hui n’intéressent déjà plus personne même pas toi, on le sent tellement qu’ils t’ennuient ! »

                « Mais toi aussi, peut-être un jour ou l’autre on te recyclera juste à l’envers de ce que tu voulais. Tu y penses à ça ? »

              Georgia ferme les yeux

              « Si j’y pense ? Je l’espère, au fond je le souhaite. J’en jouis si tu veux le savoir, de me sentir pétrie et tout huilée de leurs projets, leur volonté sur moi ! Ce qu’ils feront de moi, je veux imaginer que ce seront des choses fabuleuses, qu’ils sauront me creuser, me caresser comme aujourd’hui on ne sait pas. Qu’ils me fassent accoucher de ce que je portais. Qu’ils en jouissent, qu’ils y jouent. Qu’ils me touchent, retouchent autant qu’ils veulent les vivants, qu’ils me soufflent dedans et qu’ils me recomposent, c’est dans leurs à-peu-près que je me sens le mieux ! »

                Georgia rit alors, et Mauron mot ne dit.

     

    (Soupir, là, mais léger)



  • Commentaires

    1
    Isadalcap
    Lundi 8 Juin 2015 à 01:48

    Elle est attachante cette Georgia, et on se demande ce qu'elle fait avec ce sinistre Mauron ? S'il veut la garder il va falloir qu'il se réinvente un peu. Elle est trop naïve pour moi au départ, ou alors elle est très jeune. Sa prise d'autonomie est réjouissante, mais où est l'amour entres eux ? J'aime l'idée qu'elle aime être "imaginée", modelée par les autres, et qu'elle y trouve un élan de vie, à la fin. Elle va prendre son envol, mais lui que va-t-il devenir ?

    2
    Lundi 8 Juin 2015 à 09:18

    Coucou Isa, merci de ta lecture... Pour savoir la suite et comment elle va s'échapper, il faut lire le chapitre deux... Tu vas voir. Bisous!

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