• I

    Danse l’ombre

     

    « Il peut y avoir femme couleur d’homme, et homme couleur de femme. »

    Jacques Lacan

    I

    Ma maison, l’hiver, est dans l’ombre. C’est pourquoi je l’ai appelée « Danse l’ombre ». Parce qu’il y a bien des mois chaque année, entre les deux équinoxes et le solstice d’hiver, où l’ombre y danse avec la lumière. Toutes les deux y vont et viennent mais l’ombre y est, alors, la reine, la première. J’aime ce pays où je vis, ce versant au Nord, cet ubac, derrière la montagne de Lure, et on dit toujours « derrière » quand on parle du Nord. Le Nord, c’est toujours derrière, en effet, parce que l’ombre est toujours ce qui cache, toujours cachée, toujours en arrière, en retrait. Ou plutôt, ma maison voyage entre deux bords et deux contrées. Oui, l’ombre est un pays, l’hiver, avec ses frontières, ses liserés et ses lisières, sa vie. Je n’aurais pas pu vivre ailleurs qu’en ce pays, je suis un homme d’ombre, un homme dans cette ombre.

    C’est que l’ombre de la montagne de Lure, il me semble qu’elle est habitée. Le souffle froid de la neige, cette haleine pure et simple de l’hiver, elle porte des songes, des pensées qui ne sont pas celles des humains que nous sommes, mais celles, plus grandes, plus intenses, plus larges, plus puissantes, de la terre. J’habite donc au plus obscur d’une montagne, comme au plus obscur de moi-même, dominant la vallée depuis cet espace où la bise et le vent du nord soulèvent des congères comme des pages blanches amassées, comme des papiers vierges déployés. Toute cette ombre blanche, c’est d’une infinie clarté.

    Mais je dois vous parler de ma maison. Une maison versant nord n’est pas du tout bâtie selon les mêmes principes qu’une maison au Sud. De grandes baies tournées vers un soleil absent trois mois par an ne l’accueilleraient plus qu’aux mois de printemps, d’automne et d’été, quand il est bien trop haut et bien trop chaud pour y faire du bien en y pénétrant. Les fenêtres, sur les façades, y sont donc étroites partout, les ouvertures rares, sauf sur les toits où de larges lucarnes captent et capturent le ciel. Le soleil rasant s’y égare dès qu’il vient iriser ce repli de vallée. Le ciel bleu est plus intense encore depuis l’ombre, et le ciel gris plus lumineux. Les murs d’une maison au Nord sont beaucoup plus épais que ceux d’une maison au Sud et leurs moellons ajustés avec encore plus de précision. C’est que la chaleur doit y venir du foyer, du dedans, sans se dissiper à travers ses parois ; la cheminée ou le poêle y sont essentiels et centraux, ils doivent pouvoir rayonner, et c’est pourquoi une maison bâtie au Nord, si elle a des murs extérieurs épais et peu ouverts, n’a que peu de cloisons au-dedans. C’est le cas de la mienne, très évidée, aux planchers surplombants, aux mezzanines accrochées… Ainsi la lumière venue du toit la traverse-t-elle du haut en bas. Le canon de la cheminée, au centre, très visible et très chaud monte haut jusqu’au faîte, et les charpentes y sont à la fois très solides et très inclinées. C’est qu’au Nord, la neige reste sur les toits elle s’y agglomère et pèserait trop si la pente ne la chassait pas. Ma maison comme un très grand tipi carré.

    Voilà comment est ma maison, bâtie autour d’un soleil du dedans, une lumière intérieure et centrale et qui doit tout baigner de sa chaleur. J’aime qu’elle sache émaner d’elle-même et j’essaie de vivre et de penser comme elle, depuis un centre rayonnant. Elle est mon guide, mon modèle. Voilà donc où je vis. Maintenant, je vais vous raconter ce que j’y vis.

     

    II

    Une inconnue me visite dans mes rêves chaque nuit, et même… Pendant mes insomnies. Depuis qu’elle me hante, elle m’est devenue de moins en moins inconnue, il est vrai ; nous avons appris à nous fréquenter, et même, à nous parler. Cette « inconnue »-là, j’ai peu à peu découvert que c’était… La femme que je ne suis pas, celle que je suis au contraire, mais par intermittence et de façon secrète… Cela fait tout de même étrange de se découvrir femme et d’observer celle qu’on aurait pu être, qu’on aurait été si… A vrai dire, je ne m’attendais pas à être ce genre de femme, je me serais imaginé plus sexy, plus audacieuse, plus dégourdie et je me découvre secrète, timide, mutique presque. Je dois passer de longues minutes à apprivoiser ce moi-là féminin en restant en silence, à attendre qu’elle veuille bien dénouer quelque phrase sibylline ou me révéler ses mystères. Ce n’est pas qu’elle sache des secrets que j’ignore, mais tout de même.

    Le pire, c’est que je me désire. Je veux dire que je m’aime en femme : même si je ne me trouve pas assez allumeuse ni assez rieuse, j’aime ma gravité. Je trouve que ce sérieux que j’ai me va. J’en suis venu à m’attendre moi-même et quand elle ne vient pas, quand elle n’est pas au rendez-vous, j’ai l’impression que je me manque, oui, je manque à moi-même, quelque chose s’est absenté qui est plus loin et plus léger, plus fort que moi tout en venant de moi. Comme si je m’étais devenu non pas tant étranger qu’indispensable indisponible. Un impensable se pensant, prenant conscience de parts de soi qui échappent et qui sont essentielles pourtant. Et voici que je me surprends à me chercher et rechercher dans les couloirs de mon cerveau. Je m’égare dans des labyrinthes bâtis exprès pour moi, et moi seul, sans m’y trouver. Autant ma maison est simple comme une tente en dur, autant l’architecture de mon moi est retorse et cloisonnée. J’entends parfois son rire loin, très loin, dans d’autres hémisphères, d’autres appartements, d’autres étages, d’autres ailes de ces palais pleins d’ombre, à demi ébauchés, de ma vie et de ma pensée. Elle rit comme si elle vivait plus que moi, mieux que moi, comme si ma vie de femme avait été plus passionnante et plus vivante que ma vie d’homme. Et je l’appelle : « Aline ! » Elle me répond parfois, de loin, d’un air distrait, parce qu’il faut bien me semble-t-il ; et je crois bien même parfois qu’elle vient me voir de moins en moins, comme si je ne l’intéressais plus, comme si elle avait fait le tour de celui que j’étais et qu’elle préférait la compagnie d’autres moi-mêmes.

    C’est elle-même qui me l’a dit : « Cesse d’être celui que tu crois être, cesse de croire à celui que tu es, tu m’ennuies. Tu ne vois pas que d’autres moi que celui que tu crois être, sont mille fois plus intéressants que ce toi-là ? Plus sexys, plus audacieux, plus dégourdis et moins sérieux ? » Depuis, je suis devenu jaloux, jaloux de ces autres  moi  que je sens que je suis à mon insu, jaloux de ces moi mieux que moi et qu’elle semble connaître et fréquenter bien plus que moi. Ces moi que je m’ingénie à ignorer superbement, à refouler, peut-être parce qu’ils détruiraient d’un coup le château de carte que j’entends préserver… Je me dis bien que si j’avais été femme cela m’aurait plu de donner envie et de rendre jaloux mais je me sens un « mâle épais », bien trop épais pour pouvoir danser avec moi.

    Et pourtant… Cette inconnue, je sens que je lui plais. Elle s’est attachée à moi plus qu’elle ne le dit et plus qu’il n’y paraît. Il me semble que ma gravité l’attire, que ma mélancolie la fascine et parfois, quand je danse ou je ris, quand je ne pense plus à elle, je l’entends qui me hèle, je l’entends qui m’appelle depuis d’autres appartements, d’autres étages, d’autres ailes de ce palais de ma vie à demi effondrés, à demi évanouis, mais à peine ébauchés…

    Une nuit, je me suis réveillé, et, stupéfaction, nous étions deux dans le lit… Dans le demi sommeil où nous étions, nous nous sommes touchés, caressés, découverts, révélés l’un à l’autre et l’étreinte fut plus émouvante, plus enivrante, plus extatique encore que toutes celles de ma vie consciente. Je cernais cette part la plus fuyante, la plus imperceptible de moi-même et néanmoins la plus profonde ou, plus exactement celle-ci m’était offerte et SE donnait à moi. Sans retour. Je n’avais aucun mérite, aucune part à cela, j’en jouissais seulement, sans savoir pourquoi.

    Depuis ces temps-là, ma maison à l’ombre ne m’a jamais semblé plus lumineuse.


     

    III

    Mais je reçois la visite d’un Autre, aussi, la nuit, parfois. Un frère, ce frère que j’ai eu, que je n’ai pas, que je n’ai jamais eu, un frère mort à la naissance et qui revient me visiter. Vous me direz que ma maison est peuplée de fantômes, hantée peut-être, pourtant elle est tout en blanc, les murs tout blancs dedans, rien en elle n’est passé, tout y est repeint de neuf, sauf ses murs très antiques, beaucoup plus anciens que moi, et sauf moi. Tout y est confortable et douillet comme un ventre, ce ventre où rien n’est jamais joué, ce ventre qui garde et qui protège, ce ventre chaud, qui est mais clôt à ce qui est. Nous parlons beaucoup, lui et moi, de ma vie, de celle qu’il n’a pas, de tout ce que je suis et ne suis pas, de tout ce qu’il aurait pu ou dû être. Quand il vient me voir ce frère-là, je redoute ces moments autant que je les espère. Je ne l’entends pas venir, il surgit quand je ne l’attends pas. Il vient toujours à l’improviste.

    « Tu es mon envers » me dit-il, « ou plutôt, tu vis à l’envers, tu restes au revers de la vie, c’est pourquoi je reviens quelquefois. » Je ne sais pas très bien pourquoi il vient, je ne crois pas que ce soit pour me détruire ou bien pour m’affliger, mais bien plutôt pour m’éclairer. Nous nous éclairons lui et moi.

    -« Tu sais, je suis celui qui n’a jamais vécu, celui qui est parti dès la naissance » me rappelle-t-il

    -« Oui, je sais.

    -« Je voudrais bien savoir comment tu vis, pourquoi tu vis, alors que j’y ai renoncé.

    -« Tu y as renoncé ? »

    -« Il est facile, au moment où on sort au grand air, de refuser de vivre. C’est, à coup sûr, plus facile qu’après, quand on s’est attaché à tout ce qu’on perdrait. Et puis, sortir du ventre, c’est une mort, un désastre déjà, alors ! Il a suffi que j’oublie de respirer, et hop ! Je me suis éclipsé, j’ai tourné à la fois de l’œil et les talons. C’était si fatigant de se remplir, de se vider, de gémir, de pleurer, inspirer, expirer, et sans s’interrompre jamais, jamais… Moi, je me suis interrompu dès le début. Et voilà.

    -« Mais alors, si tu ne tenais pas à vivre, pourquoi reviens-tu, pourquoi me parles-tu, pourquoi es-tu là ? »

    -« C’est que j’ai des regrets. »

    -« Des regrets ? »

    -«  Oui, des regrets, ou plutôt, c’est toi qui m’en donnes. Disons que je suis tes regrets. »

    -« Comment ça ? »

    -« Tu sais, quand on s’absente dès et depuis le début, comme j’ai fait, ce n’est jamais complètement ni tout à fait. On reste toujours un peu caché derrière une porte de placard, de grenier, de couloir, on est curieux de tout ce qu’on n’a pas connu, pas vu, pas pu aimer. Moi, je me suis caché dans ta conscience, j’ai appris à parler en t’écoutant apprendre. Tu franchissais joyeusement toutes les étapes que j’avais par avance refusées : tu respirais, buvais, mangeais, excrétais, te vidais, te remplissais, criais, parlais, pissais sans effort, tu étais en contact toujours avec tout ce monde terrible que j’avais haï et redouté dès le début, tu l’ingérais, le digérais, le respirais et semblais ressentir du plaisir, de la joie même à vivre sans mourir jamais. »

    -« Où veux-tu en venir ?

    -« Attends, si je me permets de t’approcher et de venir, de revenir, c’est que tu as choisi de vivre dans de l’ombre, avec les ombres, ce sont ces ombres-là dont tu t’es entouré qui ont su m’attirer. J’en fais partie. Tu resterais plein sud, dans la lumière, je ne pourrais pas t’approcher ni t’apparaître, tu n’envisagerais même pas que je puisse avoir un visage. Mais tu es là, dans ta maison au Nord, dans sa pénombre si parlante et il me semble que c’est cela, cette lumière incertaine, qui permet à mon ombre de danser avec toi. Je voulais te remercier de cela. »

    Il faut vous dire que mon frère surgit toujours entre chien et loup comme on dit, à ce moment d’indécision où le jour le dispute à la nuit, avec la première aube, au dernier crépuscule. C’est que l’ombre, ce n’est pas la nuit seulement, il faut de la lueur pour la porter.

     

    IV

    Parfois, et c’est curieux, très curieux, inquiétant presque, il me semble qu’on inverse les rôles, qu’il est celui qui a vécu, et moi non. Parfois, il me vient des questions à lui poser sur la vie, sur la mort, sur le temps, comme s’il savait vivre mieux que moi. J’ai l’impression, à son contact, que je suis l’autre et je ne sais plus rien de moi, comme si je n’avais jamais été rien ni personne ou du moins, comme si je que j’avais pu être n’avait eu aucune importance. Je le lui dis, et il sourit en approuvant.

    -« Oui », répond-il, « De t’avoir vu vivre, cela m’a mieux appris la vie que toi. C’est qu’on ne sait jamais ni quelle vie on vit, ni quelle histoire on a. On ne sait jamais qui l’on est, où l’on va, ce que l’on veut, ce que l’on ne veut pas, quand on vit sans se voir. Il me semble qu’à force de t’avoir regardé sans vivre, je sais mieux que toi qui je suis, ou plutôt, qui tu es. Je suis plus près de celui que tu es que toi-même. Je ne me suis jamais laissé abuser par d’autres désirs que le mien. J’ai su, dès le début dire « Non », et toi, dire non, tu n’as jamais su cela. Aussi sais-je mieux que toi ce que c’est. »

    On se sourit parfois. C’est qu’à ces heures-là, je ne sais jamais trop si lui c’est moi, si moi c’est lui, si ce sourire que nous échangeons il est cruel ou s’il est bon.

    Il m’est arrivé de parler à ce frère mort-né de mon double féminin. Je l’ai d’abord fait avec grande prudence, voire circonspection, redoutant que ces deux ombres-là ne puissent vivre entre elles des choses qui m’excluraient. Mais bien m’en a pris d’en parler. Sans que je l’aie su, mon moi féminin et mon frère entretenaient des relations de grande intimité, en tout bien tout honneur m’ont-ils dit l’un et l’autre. Mais, au fond, qu’en sais-je ? A coup sûr, des ombres comme eux deux doivent avoir les plus grandes affinités. Mais est-il bien raisonnable de ressentir de la jalousie pour ce que vivent ces ombres-là, ces parts de moi ? Je ne sais.

     

    En tout cas, ma maison est très habité


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  • Les silences de Tournelâme Fraîchardie

     

    I

    Sur la route entre Serres et Nyons, il y a, après L’Epine, Ribeyret et Moydans, un beau village qui s’appelle Rosans. Un village perché, loin de la route, et silencieux. Apparemment silencieux. En tout cas, un village ayant su préserver son statut enviable d’impasse. Quand on y monte, ce n’est jamais pour y passer seulement.

    Sur la grand-route était écrit : « Un bon café vous attend à Rosans », et l’affiche qui le promettait n’avait rien de tapageur ni de marchand, c’était comme une invite à se détourner d’une voie trop directe afin d’aller vraiment ailleurs et de s’aventurer. Rosans, en effet, est un beau village, comme il y en a tant néanmoins, un village ancien, ayant gardé ses murs, ses portes médiévales, son abbaye bénédictine. Mais ce que j’y ai découvert a dépassé toutes mes espérances : non pas un décor seulement, mais un trésor.

    Sur la place du café du Nord, celui où j’allai boire le noir breuvage espéré, dès que j’eus quitté l’habitacle de ma voiture, avant même que ma portière avant gauche n’eût claqué, je fus pris par un silence inattendu, un de ces silences qui englobent sans qu’on ne puisse même les concevoir parce qu’il s’agit de silences intentionnels, provoqués, habités de conscience. Je n’avais même jamais imaginé qu’un tel silence eût pu exister avant de parcourir l’espace, finalement assez ténu, entre le parking municipal où j’avais laissé mon véhicule et la terrasse du café. Ce qui semblait le plus curieux, c’est que les villageois et les touristes assis à leurs tables ou bien vaquant à leurs occupations n’avaient vraiment l’air de rien ; ce n’était pas d’eux que ce silence émanait, mais d’une sorte de bruit silencieux, comme si un compositeur avait ourdi, à leur insu ou non, quelque muette symphonie.

    Je savais que, dans ces villages, il fallait parfois s’attendre à de l’inattendu, qu’il y avait des personnages incommensurables et chimériques ayant envisagé le monde tout autrement que ce à quoi nos plats administrateurs d’une prétendue réalité auraient voulu nous faire croire, mais je n’aurais jamais cru qu’un artiste ambitieux et secret ait pu réaliser une œuvre à la fois si discrète et si totale. Dès que j’eus commandé mon café (et j’entendis ma voix tout autrement que d’habitude, comme si j’en avais été séparé, comme si elle était soudain venue d’ailleurs que de moi-même), je me penchai vers un proche voisin de table et lui demandai –je m’aperçus à cet instant que, malgré moi, je chuchotais- s’il ne trouvait pas que l’atmosphère, quoique très agréable, fût un tant soit peu bizarre. Il ne me répondit pas tout de suite, mais, ayant attendu une accalmie dans ce silence qui nous enveloppait, comme un moment enfin qui ne fût point sous tension, il me répondit : « Oui, c’est le silence opus dix de Tournelâme Fraîchardie ! »

    Cette réponse sibylline ne m’aida pas beaucoup sur le moment, mais je me laissai déjà bercer par un autre silence déjà, plus rose, plus ténu, plus petit. On le sentait, on l’entendait, venu d’ailleurs, d’un autre ailleurs, peut-être pas d’un ailleurs tout à fait, mais d’un autre moment, comme s’il s’était agi de plages de silence surgies d’un autre temps, venues étendre leurs sables ocres et gris dans le présent. Il y avait, autour, une immense plage de blanc ; ce n’est pas qu’on n’entendait aucun bruit, mais ces bruits-là du quotidien, tombaient en un espace tel qu’ils n’étaient rien, plus rien. Rétrécis comme s’il avait neigé. Plutôt, il y avait comme une déferlante de silence, raz-de-marée comme appelé par la conscience des vivants, bonzaïsant  soudain tout ce qui faisait bruit : une moto dans le lointain, ou un tracteur en quelque champ, ou l’enrouement pénible d’un transistor à nostalgie.  C’était une autre manière, non pas de voir ni de penser, mais d’entendre le monde, et qui effaçait tout d’un présent mal posé, sali de multiples excréments télévisuels ou radiodiffusés. Un ras-le-bol silencieux s’imposait là, dans ce village, et sans malice apparemment. C’était à la fois étrange et délicieux.

    J’appris plus tard que Fraîchardie aurait peut-être découvert la mémoire des pierres. Chaque pierre, au moment où elle s’était dégagée de la gangue souterraine du primordial rocher, serait devenue, paraît-il, perméable à l’atmosphère qui, en ces temps-là, régnait sur terre dans les airs. Il s’agissait, bien entendu, de temps immémoriaux, que nulle oreille n’avait pu capter, des temps sans ouïe humaine et donc, à proprement parler, inouïs, à la saveur particulière, et si spéciale qu’on en percevait immédiatement (pourvu qu’on ait pu la percevoir, et pour ce faire, il fallait une attention, une intention particulière) toute la légèreté, toute la densité, l’étrange sérénité. On aurait même pu dire que de les écouter, ces pierres, donnait soif, soif d’entendre davantage encore de ce vide aberrant, absolu, enivrant. Je sentis bien que mon café allait s’éterniser, que j’allais rester à Rosans bien plus que je ne l’escomptais, qu’il y allait avoir un problème de temps. On m’attendait ailleurs, à Nyons peut-être ou bien à Buis-les-Baronnies, mais rien de cela n’avait plus d’importance désormais. Je vivais dans un entretemps translucide et léger, qui suffisait à rendre heureux. L’après-midi s’avançait, mon café avait été bu depuis assez longtemps, et j’avais encore intensément soif de ces silences-là et qui semblaient se succéder à l’infini mais de façon instantanée, parfois même simultanées, comme des harmonies ou des contrepoints muets.

    Soudain, tout cela s’est arrêté. Les auditeurs se sont un à un levés et j’ai vu venir à moi un homme grand, maigre, un peu voûté, qui sortait à pas lents de l’église moderne et sans caractère dominant la place. Il s’est dirigé vers moi, m’a souri, s’est présenté. Il a dit son nom. Le même que celui que mon voisin m’avait déjà donné.

     

    II

    « Je suis le maître de chapelle du village » me dit-il. « Permettez-moi de me présenter, c’est la première fois que je vous vois ici, au moment d’un concert. Je suis heureux que vous ayez été sensible à cette non-musique qui se fait à Rosans.  Elle ne pourrait se faire ailleurs. C’est comme une eau de source. Ces gens que vous voyez, ils ont décidé de séjourner ici afin de se « ressourcer » comme on dit, ils font une cure de silence comme d’autres font des cures thermales… Bien plus, ils créent avec moi, grâce à moi, un autre univers sonore. Les sons dont vous avez perçu l’absence naissent d’un silence autre. Tous ces bruits mécaniques qui font ce silence bavard, technologique, que nous appelons communément « bruit » ont été effacés, comme gommés par un procédé, que je tiens pour l’instant secret, permettant d’accéder enfin à un monde sans vibration, sans mugissement, sans grésillement, sans grondement -même lointain- de moteur, un monde débarrassé de ces nuisances accablantes et banales que la modernité impose à notre cerveau depuis nos oreilles. Néanmoins, cela n’est que le creux d’un univers sonore que je refuse d’appeler mien mais que je suis en train de découvrir, d’explorer même, car je suis un explorateur ; d’incroyables réalités m’apparaissent chaque jour, à chaque instant, dans le monde tout neuf qui s’ouvre à ma perception. Je me contente d’apprendre, d’écouter ce qui ne s’entend pas. Je ne suis rien qu’un écouteur de ce qui n’est pas… Pas encore, mais qui vient à travers moi, pourvu que je le laisse arriver. »

    Je ne comprenais plus. Ces silences venaient-ils de temps antérieurs, ou bien étaient-ils l’annonce, la prémonition de temps nouveaux ? Je songeais à ces concerts de rock où les musiciens et les auditeurs avertis se munissaient de bouchons pour les oreilles ou bien de boules quies. Vraiment, cet homme allait à contre courant, il n’était pas, loin s’en fallait, dans ce « mainstream » qui fait fureur auprès de tous les médias populaires et officiels. Je ne comprenais d’ailleurs pas comment la population réputée naïve, crédule, voire bornée d’un village lambda et qui plus est, décervelée jusqu’à il y a peu par trois, puis soixante et enfin 526 chaînes télévisuelles inondant, là comme ailleurs, le paysage hertzien, avait pu accepter si facilement que de tels silences s’imposassent à elle. J’en fis part à ce Fraîchardie, qui commençait à m’intéresser au plus haut point.

    « Ils n’ont pas le choix » me répondit-il tout à trac, « Vous allez comprendre pourquoi. » Il commença à me raconter son histoire, ou plutôt, son parcours… Il avait, au tout début, été un organiste célèbre et célébré au cœur de la capitale, dans une paroisse à l’instrument prestigieux et s’était vite rendu compte de l’étrange effet de sa musique sur les ouailles venus écouter la messe ou son jeu : « elle stimulait leurs lenteurs » me dit-il en s’arrêtant étrangement sur ces mots et en les répétant d’un air songeur, « leurs lenteurs, au pluriel, oui, parce qu’il y a en nous plusieurs lenteurs, une du corps, une du cœur, une de l’âme… Mais toutes ayant pour point commun de nous faire advenir à la conscience », rajouta-t-il avec feu.

    Seulement, m’expliqua-t-il, ces lenteurs, les empêchèrent bientôt d’accomplir leurs devoirs de citoyens urbains et diplômés, de vivre leurs vies industrieuses et trépidantes, destinées, la semaine, à des tâches salariées, et le week-end à pousser ou traîner, selon, de lourds caddies de vivres et de produits de consommation dans des zones commerciales sans aucun abri pour l’âme ; et elles furent vite jugées nocives au bon fonctionnement de la société. Une rapide enquête avait permis à de hauts cadres sourcilleux, inquiets du bon ordre public, de trouver la cause de cette déréliction négligente qui avait contaminé certains parmi les meilleurs d’entre eux. Il avait été remarqué, dans les hautes sphères du pouvoir, que les lieux saints de ce quartier, auparavant désertés par des fidèles toujours moins fidèles, étaient devenus des endroits de rassemblements silencieux et recueillis, ce qui avait d’abord été jugé sans conséquence, avant d’éveiller les plus graves inquiétudes.

    On avait relevé, en effet, des états frisant la catalepsie, certains paroissiens restant ainsi prostrés des heures sur leurs chaises, ou pire, à même le sol, après avoir entendu la messe… D’autres, à la sortie de l’église, erraient, comme désorientés, des heures, voire des jours dans les rues, à pas si lents qu’ils en étaient devenus un danger pour la circulation automobile. Ils ne savaient plus, si on les interrogeait, ni qui ils étaient, ni ce qu’ils faisaient, se contentant de réponses verbigératoires et incompréhensibles, quoique saisissantes, voire troublantes, comme un poème. Curieusement, cet état d’oubli de soi-même et de sa vie semblait inversement proportionnel à l’engagement et à l’investissement dont ils avaient fait preuve jusque là ; cet état était néanmoins passager et ils finissaient par revenir peu à peu à eux-mêmes. Les effets produits furent néanmoins jugés suffisamment sérieux pour que l’organiste, sans même avoir été réprimandé puisqu’il semblait ne pas avoir été mû par des intentions mauvaises, ni même avoir clairement perçu l’effet profond de sa musique sur ses auditeurs, fût muté très loin de tout, à Rosans. Mais sans que cette étrange affaire n’ait jamais été ébruitée.

    « Curieusement, c’est cet exil », rajouta-t-il, « qui me fit prendre conscience du pouvoir que j’avais sur les autres et sur moi, de cet étrange don, mais dangereux apparemment, de rendre chacun à soi-même, à son rythme et, surtout, à sa lenteur. Les musiques amplifiées, électriques, d’aujourd’hui, servent au contraire à nous stimuler, à nous faire oublier notre rythme secret. Elles poussent à la production d’adrénaline, à la tachycardie et, enfin, au désordre psychique résultant du dérèglement, imposé du dehors par leurs amplifications outrancières. En ce sens, elles sont adéquates au monde autour de nous, elles sont à son service et nous soumettent à son bruit. Notre société a évidemment besoin de cette hystérie, de cette agitation, mais nous, non. Elles nous sont même profondément désagréables et nuisibles. Voilà pourquoi les Rosanais n’ont pas le choix d’aimer ou non ma musique, le problème d’ailleurs n’est pas là, il est bien plus profond qu’une simple question de goût. Il s’agit d’énergie et de complexion, de juste tempo avec soi-même. » Il s’arrêta. Il souriait.

    Tournelâme Fraîchardie m’avait parlé avec chaleur, voire emportement et cela contrastait avec l’effet que ses silences m’avaient fait. Comme je lui en faisais la remarque, il répondit en souriant. « Je vous propose, cher monsieur, car je sens en vous comme un frère, une expérience inédite et, à proprement parler, inouïe. Vous avez, bien sûr, compris que j’ai renoncé à jouer de l’orgue depuis assez longtemps. Ce n’est pas qu’il fasse trop de bruit à mon goût, cet instrument, il peut en faire infiniment peu, mais même à ce moment-là, il en fait, et je cherche désormais une absence, un vide, un creux… Ainsi ai-je découvert un tant soit peu de mon silence, du moins ai-je commencé à l’entendre, à l’explorer, à le comprendre ; mais j’aimerais donner des couleurs, une voix, une présence à un silence autre, le vôtre peut-être ? Pour cela, il faudrait vous soumettre à l’Orgue à songes de mon invention, celui à partir duquel je crée mes opus de non-musique désormais. Seriez-vous d’accord ? » Après une petite hésitation, je répondis : « Oui, pourquoi pas, mais quand ? Je suis assez pressé au fond… »

    -« Mais, tout de suite » me répondit-il. « Suivez-moi. »

     

    III

    Sa réponse était si impérieuse et mon désir si grand que je me levai,  réglai le modeste prix de ma consommation et le suivis dans l’église. Nous remontâmes la nef jusqu’au chœur, et là, il s’accroupit. Il souleva une lourde trappe de bois, apparemment sans effort, et descendit une échelle meunière. Je le suivis encore. Nous nous trouvions dans une crypte voûtée et, devant nous, dans la pénombre, se dressaient deux gigantesques mains, qui semblaient obéir aux injonctions du maître. Elles se touchaient, se serraient, interpénétraient leurs doigts, jouaient déjà l’une avec l’autre avec esprit, comme si elles avaient été mues d’une vie singulière.

    « Voici l’instrument » me dit-il. « Un organiste joue avec ses mains, ses pieds, sur un clavier parfois d’ébène, parfois d’ivoire ou de tilleul. Ici, l’instrument, ce sont ces grandes mains qui vont déchiffrer et jouer, interpréter les pensées et les songes qui défilent dans votre tête. La main droite pour votre cerveau gauche, la gauche pour votre cerveau droit. Vous serez le clavier de ces deux mains expertes. Ne me demandez pas d’où viennent ces deux mains ni en quelle matière elles sont, cela c’est mon secret encore. Sachez qu’elles sont d’une sensibilité que nos mains humaines n’approchent pas. Elles vont donc venir autour de vous, vont vous envelopper d’une grande douceur, vous sentirez leur chaleur, car elles vivent, ne vous en effrayez pas. Vous sentirez aussi leur odeur, une odeur de chair, très suggestive. Il vous suffit de vous asseoir ici, entre elles deux, au creux de la paume de celle-là, et de vous laisser aller. »

    Je m’approchai, m’assis, et soudain me sentis pris dans un étrange espace, à la fois très petit et très grand, infini. Les deux mains m’avaient entouré, comme une tente tiède, leurs doigts se tenaient joints juste au dessus de moi, il me semblait qu’il y avait une empathie profonde qui naissait entre elles et moi. Quelque chose disait : « Tu es le préféré, l’élu et le premier » et je ne savais pas si ce chant inattendu, soudain, venait d’elles ou bien de moi. Tout me semblait malléable infiniment, je me laissais malaxer par la douceur de ces deux mains priant, et je ne savais plus très bien si c’était moi qui jouais d’elles ou bien elles qui jouaient de moi. Nietzsche avait autrefois parlé de transvaluation ou d’inversion des valeurs, c’était un philosophe musicien qui savait ce qu’ouïr veut dire, il me sembla soudain qu’il convenait d’inverser les sensations : ce qui semblait bruyant n’était que du silence alors que le silence, lui, parlait.

    Le plus étrange c’était que mes pensées, au départ ardentes, ne cessaient, entre ces deux mains qui me manipulaient, me caressant d’une bien surprenante façon, de s’amortir, de s’amoindrir, de s’effilocher. Les mains dansaient autour de moi, en dansant elles touchaient quelque chose dedans, quelque chose d’inconnu, d’incongru qui vibrait doucement. Tout de moi était pétri, repétri et se retournant, peu à peu, comme un gant. Silence de la nuit, traversée du silence, depuis l’endroit où l’on est vertical, où aucun vent ne vient pencher quoi que ce soit, de l’endroit où n’est nul penchant. J’allais depuis cet endroit-là, ce silence du cœur et du corps et laissais chanter ce qui vient. Je pensais à Giacinto Scelsi, à Stockhausen ou même, à rien, au bruissement d’un tilleul dans le temps ou à la chute sur le sol de quelque gland.

    Il me venait cette intuition, claire, évidente comme le jour : l’océan et le vent ne riaient pas seulement, ils étaient le rire de la terre. Car le monde rit, voyez-vous, de rien ni de personne. Il faut être petit, tout petit, trop petit pour rire de, avec ou contre ; avec quelqu’un, ou contre tout. L’univers rit sereinement, lui, de ce rire inextinguible des dieux, inépuisable et absolu, et silencieux, et rire un tant soit peu, c’est se mettre aussitôt en lien avec ce rire énorme d’univers, être aspiré soudain par ce silence, cette joie primitive et première. Non pas seulement se lier avec les autres hommes mais à la grande vague de la vie qui ne cesse de déferler, déferler en riant… J’entendais le rire de ce déferlement. Les deux mains étaient devenues deux grandes vagues, elles m’isolaient du dehors, et dedans je plongeais en un univers sensible et mouvant, joyeux et grave, infiniment. Je ne contrôlais rien, plus rien de ce qu’il m’arrivait, mais quelque chose depuis ces deux mains me disait : « Tu es le préféré, le premier, le Divin. » Il me semblait qu’elles m’accouchaient, qu’elles me faisaient naître comme chacun aurait dû naître, chacun étant le Préféré, le Premier, le Divin, pourvu qu’il l’ait accepté. Il y avait aussi des plages de silence venues d’autres temps, venues s’échouer dans le présent, comme appelées par la conscience.  Une autre manière non pas de voir, mais d’entendre le monde, d’y voyager. Il y avait à découvrir et découvrir encore, tant et tant ! (...)

    Soudain, il y eut un grand blanc. Je fus sous le regard aigu de Tournelâme. « Vous êtes revenu » me dit-il. « Je ne pouvais pas vous laisser aller plus loin, plus près. Il en allait de ma vie, de la vôtre, de celle des deux mains qui vous ont caressé. Il faudra que je sois le seul, ou que je meure, ou que je les tue, ces deux mains après les avoir créées. Je ne pourrai plus supporter qu’elles en touchent un autre, qu’elles touchent autrement. Elles ont dû vous souffler que vous étiez le Préféré, l’Elu et le Premier, ne dites pas non, je le sais, cela se voyait tellement, elles me l’ont dit également. Je crois qu’elles le diront à tous ceux qui viendraient. » Son sourire était inquiet. Je me suis levé, lui ai serré sa main droite qui tremble et suis parti. Rosans, le temps d’une après-midi était devenu cette rose improbable, mais elle avait trop bien fleuri. Et voilà que déjà, elle se fanait. Sa fanaison m’accompagnait avec le crépuscule finissant. A moins que ce ne fût une aube ?

    Je sortis de l’église. Me retournai une dernière fois. Tournelâme n’était plus là. Devant moi, Rosans était redevenu un village banal : depuis l’autre côté de la grande place, sur la terrasse du café du Nord, s’élevaient les clameurs provinciales d’un match de foot retransmis sur écran géant.


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    THÉORIE DE ROMAN D’AMOUR

     

                L’écriture, c’est quand un texte manque qu’elle commence. Il n’est pas là tu le désires. Et tu l’écris, ou plutôt, il se crie, s’écrit en toi. A-t-il été donné déjà tu ne sais pas mais tu en as besoin. Alors tu vas à sa recherche, tu ne sais pas où le trouver. Mais tu l’entends. Tu as besoin des mots exactement comme ils seraient, de cette façon-là, et si bien disposée comme ça. Les as-tu déjà lus ou pas? Tu essaies en tout cas de retrouver ces mots perdus, tu les agences; tu vas écrire et tâtonner et tu ne sauras plus ce que tu cherches. Il te restera la recherche et tu verras que c’était là tout ton vouloir : avoir creusé ce désir-là de texte en toi. Et ce désir aura fait texte.

                A la question qui t’obsède: « Che vuoi ? », autrement dit, « que cherches-tu en écrivant », tu réponds donc naïvement : « Je fais ce livre qui me manque ». Mais tu avoues deux choses à la fois, et qui se contredisent. Ce livre désiré, celui que tu n’as jamais lu, jamais eu et que tu fais, tu révèles qu’il te « manquera » aussi, comme les autres... Ce n’est pas lui que tu as fait, mais un autre, étrangement là… Cet échec-là, loin de te faire renoncer pourtant, te pousse à passer d’un livre fait déjà à un autre à écrire, et toujours comme ça.

                      Il découle ainsi de cette première question une seconde : « quand donc un livre se termine ? » Qu’une œuvre ne réponde jamais au désir qui l’a suscitée ne plaide pas pour son achèvement ! Plutôt pour un perpétuel tâtonnement. Cependant, un indice permet de déceler comment son écriture arrive à sa maturité: qu’elle précipite en théorie. Que l’opaque dissous dans le liquide qu’il troublait se dépose solide et l’abandonne transparent. Voilà ce qui est en train d’arriver à ce qui, depuis quelques années me trouble et préoccupe sans que j’aie jamais su où cela mènerait: J’y écris de moins en moins dans l’opaque. Et je commence à y voir clair. Ces «monstruautrités» pour parler comme Yue Ling s’élucident, s’accusent et se dessinent trop pour ne pas se détacher enfin de ce moi qui les a portées. Elles deviennent objets, projets, images et personnages singuliers, des fruits (vénéneux, succulents ?) alors qu’elles avaient d’abord été pulsations et pulsions, élans, énergie, magmas en éruption. Elles m’avaient habité et hanté. M’en dégageant désormais comme de sa mue un serpent, je les vois oripeaux. Et je peux les nommer. Je me sens émerger, me délivrer de la matière de mon livre. Il a sa peau, et moi la mienne. Après s’être longtemps hantés l’un l’autre lui et moi, voici qu’on va finir par “se manquer”, et se détacher l’un de l’autre. Ecrire vous l’avez compris, est ma seule façon de grandir et penser. Voici donc Roman d’amour, texte sur le point de s’achever...

                      Revenons donc à ce “Che vuoi?” N’est-ce pas là le plus urgent, de dévoiler des microcosmes imaginaires plutôt que de garder en soi ces grands pans de douleur ou d’émotion sans mot, qui risquent à tout instant de devenir des tsunamis dévastateurs pour les autres et pour soi ? Apprendre à nommer, sans le normer pourtant, tout cet é-norme singulier. Et ainsi s’apaiser. De jungle qu’on était, devenir un jardin. Chacun devrait apprendre ce courage de cultiver cette émotion, cette nature, cette imagination singulières non plus sous le signe ténébreux de la culpabilité, mais en pleine lumière. Faire advenir les fruits de son ombre portée. Et si on cherche en quoi les vieux mythes pourraient nous éclairer l’ombre qu’on est, ce ne serait plus en y retrouvant comme le pensaient Freud et Jung des archétypes ou des figures universelles, Oedipe, Electre etc... non pas cette attitude régressive de reconnaître et rabâcher tous ces clichés anciens, s’y conformer. Au contraire faire pousser à partir d’eux une nouvelle conscience d’inconscient : greffer, enter, se visiter en son vivant. S’aventurer dedans. Se bricoler avec cet antérieur l’inédit de son intérieur.

                      Finalement, cela ferait un diptyque ce livre, comme une anti-Iliade et une anti-Odyssée si on tient à des références antiques (et j’y tiens quelque peu) ou comme une Passacaille et Fugue si on tient à des références baroques (et j’y tiens aussi). Pour établir un lien entre ces deux références-ci, il m’a semblé et il me semble encore que le caractère mythique des personnages mis en scène en deuxième partie (Minos, Phèdre etc), fonctionne un peu comme les petits tuyaux de mutation d’un orgue, qu’on n’entend jamais seuls mais qui remplissent harmoniquement l’aigu à partir d’une fondamentale en lui donnant ainsi un autre timbre. Ces allusions aux mythes antiques je les perçois comme les « mutations » harmoniques d’un jeu de fonds, d’abord joué dans son état fondamental...

                      Grâce à ces personnages, à ces images nés de mes doigts, de mon corps et de mes singularités, je crois m’être d’abord un tant soit peu «civilisé», j’ai modelé des monstres à moi, j’ai découvert dans tout cet embrouillaminis mythique que j’ai de mon mieux démêlé, dans ce labyrinthe parfois mal famé des «êtres autres», «d’étranges êtres anges», justement des  «monstuautrités.» Je ne m’y attendais pas, ils y ont surgi malgré moi. Descendu là à l’aveuglette j’ai tâtonné, je les ai palpés. C’est pourquoi le centre de ce texte-vortex est une réflexion sur l’altérité. Peut-être est-il aujourd’hui urgent de renouer des liens avec l’insecte ou bien même la pierre ou le brin d’herbe, d’être attentif à tout cet « autre-là », entre autre. Encore faut-il savoir se le montrer et en faire des « monstres », bref, se l’envisager. C’est la tâche du lyrisme moderne. Pour les hommes qui ne raisonnent qu’à échelle d’homme, les hommes d’Iliade, ceux qui cherchent seulement et à tout prix à pénétrer la ville, dans la ville, dans cette enceinte d’hommes pour les hommes, l’Autre c’est nécessairement l’autre homme, c’est-à-dire au fond, le même. Quel ennui ! Au contraire, pour ceux qui vivent en Odyssée voire en Théodyssée, il est urgent d’aller ailleurs et de se mesurer à l’inhumain, à l’an-humain au sur-humain et de se disproportionner enfin en empathie, en sympathie avec ce bricolage-là de la matière autour de soi. Se figurer ce qui n’a pas figure, envisager et puis dévisager l’Autre, le vrai, le trop grand ou le trop petit, tout ce qui paraît insignifiant a priori. Bref, se démesurer. On peut aller interroger les amibes, les tigres ou les diplodocus ou bien partir à l’écoute des mygales ou tendre l’oreille vers les supernovae ou vers d’autres planètes vivantes (il faudra bien pourtant un jour y aller) mais le prétendu « sujet » est surtout un nuage d’atomes et de gènes en voyage, il a en lui, en deçà du roman familial, les archaïques cerveaux de ses ancêtres et leurs traces mnésiques, il contient en son corps –à son corps défendant !- déjà tant de disproportions, tant de futur, tant de passé et tant d’ailleurs présent croisés. Il est de la matière et puis du temps qui prennent conscience d’eux-mêmes. L’Autre il est d’abord là, dans ce petit tout autre qu’on est: l’étrange en soi, ou bien l’autre ange. Monstre qui vit en soi, si on  veut bien se le montrer. C’est donc d’abord ces « autres-là », c’est cette «altérité», qui l’altère ce moi…

                      Depuis quelques années se poursuit un «filon» sans que je sache bien où il me mène. Enfin, pour tout vous dire, je ne sais plus très bien non plus s’il est «filon» ou «sécrétion»: fil d’Ariane ou bien de soie et par soi-même sécrété. Qui suis-je? Thésée ou l’araignée? Ces deux personnages-métaphores cohabitent en moi sans que je sache encore bien les accorder, mais ça viendra (et on en est, dans ce travail que je me suis inventé, au même point que les harmonistes de grandes orgues, il faut faire exister ensemble des « jeux » qui parfois ne sonneraient pas juste  si on ne donnait pas un petit coup de pouce ici ou là, si on ne les désaccordait pas un peu pour mieux les harmoniser. C’est toute la question de l’Organiste qui ne réussit pas à accorder la Voix humaine, mais c’est aussi celle des deux amants qui vont s’aimer après avoir écouté l’unda maris, l’onde marine, jeu d’orgue où sont mêlés, frottent, palpitent les sons de deux tuyaux ajustés entre eux à deux hauteurs légèrement différentes, et qu’on appelle aussi parfois, la voix céleste). Enfin, pour en revenir à Thésée araignée, le plus intéressant n’est pas tant ce qui est sécrété que la façon dont tout ça se sécrète. C’est bien sûr un processus « secret », mais à quoi bon écrire si rien d’interdit n’est révélé.

                Quoi qu’il en soit, et sans préjuger en rien de l’hypothétique viabilité de l’Araignée-Thésée, en regardant un tant soit peu rétrospectivement ce “filon sécrété”, si se repose enfin cette question : « Che vuoi » on y pourrait répondre : « Des chimères ». Laissons aux philosophes le soin de “déconstruire”, contentons-nous de bâtir des machines intimes et qui ne servent à rien d’autre qu’à fonctionner : une « sagesse » provisoire et partielle, quelque mythologie plausible. Des rêves qui aient un tant soit peu raison  mais qui donnent aussi quelques raisons de vivre. Un bel absurde objet. Si Dieu est mort en Occident, l’Occidental a besoin de faire naître de nouveaux petits dieux portatifs, personnels et néanmoins précieux. Non pas des dieux à croire, une illusoire totalité, mais des chimères qui se sachent chimère et qui puissent néanmoins donner quelque éphémère perspective d’éternité.

     

     


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    IX

     

                Climat. Tu erres dans des mots que tu ne connais pas. Toutes ces peaux collectionnées ne t’aident pas. Circonspect, circonscris, déchiré de nouveau. Tiré de l’univers fermé qui te permettait d’être. Ces peaux-là c’est ta mue. A nouveau nu, au froid tu es. Meurtrier. Tu as déjà vécu cela à Terre Neuve souviens-toi. Tu vis toujours un peu la même histoire. Tu ne sais plus comment cicatriser. Peut-être avec des mots d’autres que toi. Au lieu de peaux, ce sont des mots que tu devrais collectionner. Tisser autour de toi tout un manteau des mots des autres. Et te cacher sous d’autres voix. Il va falloir partir, te réveiller, te résoudre à descendre en enfer, te cacher, aller vers cet espace ouvert, ce port où se croisent, se chargent, se déchargent et s’échangent les mots des vivants et des morts, et les monstres de chair. Il va te falloir vivre. Non, tu n’as plus le choix. Tu as pris le train de Marseille. Un matin de février tu as débarqué là, sur le quai de la ville vieille, au beau milieu de la lumière. Midi. Tu as fermé les yeux tellement la lumière est cruelle. Elle t’est apparue comme pour la première fois: sa cruauté t’agresse. C’est ta cruauté même que tu vois. Tu te sens les contours rongés, tu es la peau ouverte, tes ailes sont coupées. Ton coffre est avec toi, bagage accompagné.

                Et te voilà, te refaisant ta vie de mots à Marseille sous sa lumière impitoyable essayant de te payer de mots et te dissimuler sous eux. Nouvel habit, nouvelle peau. Et tu es devenu Mauron, tu as vêtu ce nom sans envolée. Mauron, ce nom qui t’arrondit : étrange nom pour la chute d’un ange… Tu t’en es revêtu.

     Tu es devenu romancier par procuration, amant de Georgia sans histoire, sans autre histoire que celles des clients. Bien protégé de tes ailes et de toi par ces mots-là qui tournent rond. Homme d’affaire. Grand égoutier des passions de Marseille, il en faut bien des comme ça. Tu savais rassurer. Ton histoire la vraie, l’officielle, elle a commencé là. Tu as flatté, tu as aimé ces passions-là, tu t’es prostitué comme il se doit, comme les autres. Et l’argent, ce moyen suprême de communiquer entre vivants, tu l’as froissé entre tes doigts, entre tes dents. Tu caresses l’argent, tu l’aimes. A ce feu-là tu as brûlé ce qu’il te restait d’ailes. Tout ce carnet de bord, carnet de mort écrit avant d’avoir aimé l’argent, il faudra le brûler aussi. La trace de tes plumes… Tout ce qui reste d’Elles.  C’était avant, quand tu savais parler aux morts, parler au temps. En attendant, le sceller dans un mur. Que ça ne se voie pas et ne s’envole pas. Le garder. L’oublier là-dedans. Ca ne s’accorde pas vraiment avec le beau bureau moderne que tu as maintenant rue Dragon, entre la rue de Rome et la rue Paradis, avec ses lignes droites et ses néons, ses carrés rassurants de liège ou de styrène, et leur légèreté contemporaine. Ce serait une faute de goût de la part d’un expert et d’un sujet censé savoir. Il vaut mieux l’enterrer au centre de ta véranda baroque ce carnet, rue Longchamp. C’est secret. Ce serait mieux si ça n’existait pas. Il faudra bien le supprimer. Plus rien de toi sinon ce passé-là n’est plus à toi. Tout de toi est à vendre. Tu as pignon sur rue. Sans ombre. Il te faut taire tout cela, le faire disparaître. Georgia elle seule rirait, saurait rire à cela si un jour tu te tues.


     

     

    Feuillet manuscrit

     

                En roulant dans la rue Dragon, j’ai vu jouer sur un trottoir deux petites filles aux cheveux très longs, l’une très brune et l’autre blonde. C’était hier, j’étais pressé, j’ai à peine eu le temps de les apercevoir, le cerne bleu autour des yeux très bleus de l’une, la peau mate de l’autre sous ses cheveux noirs. Elles étaient belles. Je les aurais volontiers emportées avec moi ces deux petites filles. Peut-être pour les dévorer ou pour tout autre chose. Leur image depuis m’est restée. Aujourd’hui, il n’y avait bien sûr personne à cet endroit, il était vide le trottoir. J’ai entendu un bruit. C’était un garçonnet tirant au bout d’une ficelle un petit remorqueur à roulettes, en plastique jaune et bleu. Il imitait des lèvres la vibration d’un moteur. Il m’a regardé sans me voir, l’air sérieux, accroché à son rêve et aux mains de sa mère. Le feu était passé au vert, j’ai démarré rapidement.

              Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai pensé en roulant à ceux qui respiraient en même temps que moi mais que je ne connaîtrais pas ; je revoyais les yeux de cet enfant et je pensais à tous les yeux, les vies, les vices et les rires dont je ne pourrais rien goûter, à tous ceux qui le matin se lèvent comme moi pour s’en aller gagner leur vie et qui, le soir, s’endorment fatigués. Je conduisais déjà sur la route qui mène à Cassis; j’allais vite. J’ai soudain si violemment senti qu’ils m’entouraient, qu’ils étaient là ces gens, tous ces gens dans ces rues d’où je voulais partir et m’échapper, qu’ils vivaient dans le même temps que le mien et pourtant dans un autre présent, et tous à leurs vies singulières, tissant entre eux ces liens arachnéens, innombrables, fragiles, et chacun à ses jeux, que j’ai eu un vertige. Je me suis arrêté. Je gravissais déjà le col de la Gineste. Marseille était en bas, posé entre la mer et le calcaire autour de moi, dans la lumière. J’ai peut-être dormi dans la voiture. L’après-midi me faisait mal. J’ai rêvé au jour, à la nuit qui toujours courent sur la terre et sans relâche endorment, éveillent, endorment les vivants qui les voient revenir constamment jusqu’au jour de leur mort. Je voyais là des hommes qui s’endorment et d’autres qui s’éveillent et d’autres endormis et d’autres éveillés, et certains qui ont chaud, qui ont froid, qui ont frais, et que c’était tout ça en même temps, la terre : la vie, l’amour, la naissance et la mort. Le massacre et la guerre. Tant de regards indifférents, vivants ou morts. Ou affamés. J’ai vu soudain tout ça tourner si fort, devenir cette ronde sans fin qui jamais ne revient que j’ai senti une nausée, une pitié pour cette humanité qui allait bientôt disparaître. Et je ne sais plus bien si c’est d’elle que j’ai pitié, ou bien de moi, ou bien du monde entier, je me sentais si solitaire et solidaire, si ordinaire, j’ai vomi de ce mouvement-là que je sentais me chavirer. Cela venait du fond de moi cette nausée, comme si j’avais voulu sortir de là. J’avais le mal de mer, je crois, ou bien le mal de terre.

              Et puis j’ai regardé la vie tenace des fourmis dans l’herbe sèche, leur mouvement ténu, trébuchant, continu, qui déjà s'appropriait ce que je leur avais malgré moi dit, et c’est mon avenir que j’y ai lu. C’est sûrement mon destin de nourrir les fourmis.

              Une hypothèse saugrenue me vient ; si le mal nous paraît serpent ou bien dragon, c’est que peut-être on a la trace encore un peu de la terreur des Dinosaures en nos ancêtres mammifères. Alors j’ai pensé aux descendantes des fourmis que je voyais, lorsque l’humanité disparaissant redonnerait sa liberté à la vie de la terre. Je les imaginais grandir, pousser, devenir belles peu à peu, d’une beauté intelligente, ayant enfin loisir d’approfondir l’être fourmi en elles. Et je ne voyais plus Marseille devant moi mais des ruines, même pas. La planète à une autre échelle. Bien plus vaste et belle que pour nous, bien plus rebelle. Une autre terre. Quand elles auraient grandi à la taille d’un rat et qu’elles distingueraient enfin le mal du bien dans des millions d’années les descendantes de ces fourmis-là, notre vague effigie, liée au souvenir confus de leur toute faiblesse serait en elles l’image de ce mal radical d’avoir été pour nous gibier et même moins que ça : un peu de vie à supprimer. Voilà la seule et la plus forte trace que nous aurons laissé : l’image de l’horreur aura pour les fourmis intelligentes visage d’homme il n’en faut pas douter. Il suffit de baisser les yeux sur l’herbe où je me tiens pour deviner. Elles vaquent à leurs occupations communes de fourmis. J’en cueille et j’en broie une entre mes doigts sans avoir l’impression de tuer du vivant mais c’est moi que je tue en la tuant. Et c’est plus fort que moi de faire ça. Il y a comme un destin, là. Leur future intelligence, je la vois plus belle que la nôtre si vraiment je la vois, immortelle, partagée, naissant de leurs connaissances échangées, sans cette angoisse de la mort. Planant au dessus d’elles sans qu’aucune n’en soit touchée. C’est notre malédiction d’être des fourmis pensantes et pesantes (c’est notre poids qui nous tuera), d’avoir cette conscience singulière qui nous rend arrogants, angoissés, essayant de faire monter jusqu’au ciel l’œuvre de nos pensées.

              Et comme nous avons reconstitué les dinosaures à partir de quelques squelettes, j’imagine ces fourmis-là, celles qui vivent dans ma tête, les descendantes de celles que je vois, essayant de comprendre ces quelques boursouflures sur la terre, ces tumulus de ruines érodées dont les auteurs semblaient être si fiers, ces vastes périmètres dont elles ne verront plus que quelques traces protégées, exhumées, quelques moignons de fondations fossilisées. Elles se demanderont ce que pouvaient cacher de si précieux pour nous ces bâtiments, ces pierres ou ces tessons de verre. Et elles nous imagineront avec leur imagination fourmi, elles nous aimeront à leur merci. Elles nous “envisageront” elles aussi. Leur image de l’Humanité sera ce qui n’est pas l’universelle et triomphante Fourmité; cette façon énorme d’exister les glacera d’effroi, nous serons devenus leur mal, elles nous aimeront pour ça car notre échec sera leur raison d’être, cela justifiera l’être fourmi d’administrer enfin la terre. Elles nous recycleront elles aussi, à leur façon, elles nous repenseront. Ce sera leur façon de se venger, d’ainsi nous manger en pensée tout en nous faisant vivre à leur image. Et nous les aiderons enfin à croire en elles. Auront-elles besoin de ça? Je ne le leur souhaite pas. Je leur souhaite de m’être inimaginable. Mais peut-être y aura-t-il aussi un jour un inimaginable enfer fourmi…

     

              Il faudrait que je raconte un peu ma vie pour revenir à moi et m’empêcher de m’offrir aux fourmis. Pour m’ancrer à l’humain que je sens me quitter et lui donner un sens. Ou bien, c’est moi qui me dérobe à lui, au fond sans regret. Je me sens dériver vers ailleurs. Irrésistiblement, quelque chose m’entraîne… Où ça ? Vers la rivière de Cassis peut-être, ou bien sa voie ferrée. Je ne sais pas vraiment vers où cela m’entraîne, mais j’y vais.


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    VIII

     

     

                Quand Yue Ling est arrivé dans la communauté (c’était longtemps après), il voulut tout d’abord rester seul. C’était un jeune homme frêle. Il lui fallut, d’abord, s’habituer à l’épaisseur de l’air de Lure. Il est resté dans le parloir, entouré de ses instruments, sans bouger, sans boire ni manger, longtemps, longtemps, sans que personne ne pénètre. Virgile et Gabriele étaient violemment frustrés l’un de l’autre. Impossible d’aller tisser leurs voix ensemble ou de jouer ensemble autour de leur piano tant que Yue Ling vivrait là. Enfin, au bout de sept jours, il a fait dire aux moines de venir. Il était en lotus, assis devant le piano de Virgile et derrière une cithare en bois rouge violent. Ses traits étaient tirés, son visage d’enfant fermé, très blanc. Du silence a surgi le tourbillon d’une tourmente. Et puis une musique fugitive, mais qui semblait définitive. Gravée comme une foudre sur le temps. Puis plus rien. Chaque morceau durait un battement de cil, mais concentré, si dense que son poids déséquilibrait; c’était comme un vacillement d’un centre déplacé. Et le silence, entre deux morceaux, semblait plein.

                L’espace autour de moi, soudain démesuré. C’était instantané, le désir d’un meurtre et plus rien, l’idée d’un monde inhabitable et désirable au plus haut point, la cruauté d’un soleil sur la glace. Et le froid d’une Hyperborée ! Chaque instant musical compact, un coup de poing, des monstres marins évanouis sitôt qu’évoqués. Evaporés. Dans mes branches ou dans mes branchies, une vague ou un vent qui me ployait à rompre. Et ce fleuret dont je vous ai parlé, soudain à vif dans ma main droite. Il naissait de mes dents des fleurs, je les sentais germer, pousser, s’épanouir pulpeuses rouge sang, et mes dents les broyaient. Tout bourgeonnait dedans. La musique et son pollen violent me fécondaient. J’étais en même temps la flore qui poussait, le ruminant : quelque chose parlait en moi de moi, qui m’exprimait en me coupant, comme une lame un fruit tranché en son vivant. l’Ecrier, surgissant et beuglant, son étrave taureau dressée fendant les flots entre mes yeux comme un couteau, me tranchant au milieu. Ou bien les yeux froids d’une fée qui seraient devenus glacier, me regardant. La paix que je croyais avoir trouvé à Lure venait d’être. Je sentais s’imprimer malgré moi sur mes traits un masque de glaise et de sang, une grimace, j’aurais voulu chasser ce rictus incrusté mais impossible. Quelque chose de la musique m’obligeait. Son doigt me modelait. Je ne sais plus si c’était la musique ou bien ce qu’elle avait levé en moi de carnassier. Je me sentais malaxé du dedans. Des dents s’impatientaient aussi dans mes oreilles, elles poussaient à mes tympans, mâchaient, broyaient. Une langue dans mes oreilles, une dans chaque, goûtait le son ardent et fort, pimenté, dur, charnel, bouleversé, du chant. Des dents, partout en moi semées, poussaient, grinçaient, et puis surtout le dur si dur de leurs racines déchiquetant le déchirant du chant. Et des langues partout, à savourer le tout du sang. Impossible de savoir d’où venaient ces goûts-là, si c’était du dedans de moi, des lèvres de Yue Ling ou des miennes, ou des cordes de l’instrument. Ces bouches pleines de damnés à broyer, me broyant. Une complicité telle entre cette musique et mes boyaux. J’écoutais par delà les mots la voix que je ne cessais pas de mordre. Car c’était une voix cette musique-là! Qui me tordait et tendait mes boyaux, les vrillait, les mordait. Je me broutais et je me sentais mordre et me mordre de mots. De nouveau l’Ecrier devant moi, m’éperonnant, m’ouvrant en deux de son étrave, et m’éventrant… Je me voyais me dévorant, grelottant, déchirant le sanglant de ma chair. Ce jeune enfant à la tête de fée qui jouait en chantant, ce n’était pas Minos pourtant. Il me rongeait, dehors, dedans, il me pelait et m’appelait. Ce n’était plus un chant mais un glas seulement.

                Sa musique m’avait mis comme au bout d’un index. C’était un pal accusateur qui peu à peu me pénétrait. J’étais juché en haut d’un tuyau d’orgue ouvert et creux qui m’accusait et me chantait, et peu à peu me perforait. Et j’y pétais dedans de peur. Là-haut j’étais, criant à cette extrémité aiguë. Accusé. Mon corps coupable autour, sur l’échafaud, et peu à peu coupé, et laissant s’échapper des morceaux de Phèdre ou de Ye Ma, je ne sais plus je ne sais pas, des cris ou des débris de ce glacier interrompu. C’était à moi de mourir nu. Je le devais. C’était à mon tour de payer. Et ce chant me tranchait, je vivais mille morts, décomposé, recomposé, découpé, recoupé encore. Et pénétré jusqu’à la mort. La musique riait en moi et c’était moi qui m’écriais. Le cri que Phèdre et que Ye Ma n’avaient pas eu le temps de pousser, c’était lui qui poussait en moi. Je criais et ce n’était plus moi mais la musique. Un tuyau d’ogre me rongeait depuis dedans. Je n’étais plus que ça, une machine à mutiler se mutilant. Ce tuyau s’enfonçant, tout m’échappait de là, tout s’échappait, me revenait. Ce passé si présent, l’Ecrier, l’océan. Broyé, coupé de tout et sans racine à rien, coupé soudain de tout moi-même, ruminé par ce ruminant. A la dérive et en morceaux.

                Je n’étais plus à Lure, enraciné paisible au centre de ces terres : précipité soudain au creux de ce vivant je dérivais au ventre de la mer, une partie de moi plantée grotesquement dans une jatte dériveuse, un pot d’encre appelé l’Ecrier, poussant là mes racines rêveuses, m’abîmant peu à peu, englouti, digéré d’océan, devenant ce taureau monstrueux dont la mer ne cessait d’accoucher. Cette musique était un juge, un châtiment, un jugement. Et elle me condamnait. J’étais damné dedans.

                Enfin la musique s’arrête. Je devais être pantelant. Je me sentais brisé. Les autres moines se regardaient curieusement. « Je suis venu pour vous parler » dit le jeune bouddhiste. Et il me regardait aussi. « Donner un nom aux maux muets. Et je voudrais des mots gluants, glaireux, des mots râpeux pour qu’ils accrochent l’être, qu’ils soient aussi violents et forts qu’une langue et des dents. Des mots monstres qui fixent des monstruautrités. Pardon, je voulais dire, monstruosités. »

                Il parlait bien, sa voix me chantait à l’oreille un accent étranger, c’était comme un soulagement après. Il murmurait à moi, à moi seul tout cela, comme s’il était venu exprès. Tout son être semblait léger, l’éloquence de son silence déplaçant l’air sans le toucher. J’étais encore tout tremblant de sa musique. De ses yeux noir scrutant la vie de ceux qu’il regardait, il donnait l’impression de palper leur matière et la goûter. Je devais être un peu de mâche entre ses dents, ou du laurier à peine amer. Je n’avais jamais eu secret pour lui, je le savais. Ses yeux si beaux me ruminaient. Mes yeux, je les voyais posés sur la peau de ses lèvres, je voyais bien ses mots me pénétrer la chair. Je restais interdit. Son nom signifiait nous a-t-il dit : « l’âme de la musique » et il nous désorientait, nous « désoccidentait » plutôt comme il disait.

                Sa musique en suspens stagne, foudroie, se précipite : une calligraphie sonore, et les sons comme une encre exsudée d’un pinceau. Des caractères figurés d’une traite et d’un trait s’effaçant juste après, mouillant la peau. J’avais la terreur de ses notes et ses mots. Il nous prenait dedans nous en étions baignés. Bercés du poème des êtres, immergés dans cette vague du vivant. Aspergés d’encre ou bien de sang. Il nous noyait dans sa tourmente. Il n’y avait que moi me semblait-il pour en être affligé. Il traçait des signes en l’air comme une épeire autour des proies pour les cerner. Et j’étais digéré plusieurs fois, comme dans des estomacs pluriels.

                « Le premier geste du sage a été de pisser sur la statue de ce Bouddha qu’il était venu honorer » m’a-t-il dit quand il m’a embrassé. Car il m’a embrassé, le premier. Je savais que je serais sa proie. C’était moi qu’il avait élu. Nous étions seuls dans le parloir. J’ai senti ses lèvres sur moi. Je l’ai touché, nous nous sommes aimés, j’ai découvert qu’il était femme. « Il faut d’abord t’humilier ».

                Elle m’a pissé dessus, j’ai bu. Elle était à genoux sur moi, j’étais allongé nu, la bouche sous son sexe. J’ai bu avidement. Elle m’a mouillé aussi tout le visage et les cheveux en urinant, pour me laver. Elle m’essuyait des mains après, me caressant. En même temps, elle me disait : « Souviens-toi de la mer. Ce sont tes larmes salées que tu bois, les voilà, tu les attendais n’est-ce-pas ? Je te les offre, prends, bois-les. Soulage-toi. Laisse-toi t’en aller à ça. Je sais bien que tu me tueras, c’est ta loi meurtrière. Je pourrais m’échapper mais tout m’attache à toi, déjà je n’y peux rien tu me tueras, il faut donc que tu pleures, que tu boives à mon amer. » Elle me regardait en disant ça, nue, tendrement à genoux sur moi, ouverte et tremblant un peu. Après, toujours sur moi, elle a pris un bâton d’encre noire, elle a broyé dans l’encrier un peu de cette craie mouillée d’urine, elle s’est reculée, a trempé un pinceau et elle a calligraphié sur mon torse allongé, quatre caractère. Puis quatre encore. J’avais les yeux fermés et je sentais le mouvement de son pinceau dressé, le rythme de son bras et comment il m’ouvrait la peau ; mais au lieu de me donner la mort c’est la vie qui venait de là : des mots que je ne comprenais pas, qui un instant m’apaisaient d’être. Ils chuchotaient depuis ma peau ces mots tracés, et elle m’en a couvert le corps jusqu’à ce qu’il devienne noir, entièrement couvert de ce noir d’encre. Je bandais, je tremblais. Tous son corps depuis son périnée s’appuyait contre moi, à genoux doucement sur mon bas-ventre. J’en ai toujours la trace dans la tête. Elle s’est relevée. Elle a ri : « Je t’ai couvert de mort » m’a-t-elle dit « maintenant, lave-toi ».

                Et puis, après l’amour, redevenue garçon. Insaisissable. Et je ne pouvais plus imaginer la femme qu’il était. Et je le désirais femme sans pouvoir me le figurer. Morgiane était son nom de femme quand il l’est. Son corps a la sveltesse d’une idée. Son visage se confondait pour moi à ceux de Qing Lin et de l’amante d’Othello, superposés à ceux de Phèdre et de Ye Ma. Changeant, subtil, évanescent, ductile et se contrepointant à ceux que j’avais rencontrés. Devenant tour à tour Phèdre, Ye Ma, Othello ou Minos. Une autre fois, longtemps après, Yue Ling m’a dit, ou plutôt, m’a chanté (elle avait cette façon secrète de parler quand on faisait l’amour, de chuchoter à mes oreilles) : « N’oublie jamais qu’on ne fait pas exprès de vivre et de penser, que c’était là d’abord et avant soi, et que soi c’est venu après. Mais je dis des choses vivantes quand je dis, c’est du vivant qui vient de bien plus loin que moi quand je le chante et je ne sais jamais jusqu’où ça va, ni d’où ça vient, ce n’est que de la vie vivante qui revient et devient, se rappelle et rappelle. De l’en-deçà, de l’au-delà. Quant à l’âme qui meut ma main, une voix nue dans une main de mère. Mon chant c’est l’image de ça, un cœur qui bat dans une main, tout le vivant qui vient et va. C’est du rythme tout contre moi, qui me précède et qui se cèle et scelle en moi. Je ne connais que ça, ces mots qui désaltèrent. D’ailleurs, être humain, ce n’est peut-être pas seulement être soi, cela n’importe quel vivant sait faire, c’est de savoir envisager. L’être ange et l’étranger où l’on croyait se voir, où l’on croyait savoir. Et apprendre à l’aimer, à le connaître, à le nommer ou à le dessiner. Toi, n’essaie pas d’être plus intelligent que ce qui vient et t’est donné. »

                Elle me caressait. J’étais ma tête entre ses seins, une oreille blottie contre elle. Je l’entendais de l’intérieur. Ce qui bougeait sous sa poitrine frêle était un être antérieur, un frais frisson d’ombelles, la feuillaison d’un frêne, caprice d’un parler mouvant. J’entendais le chuintement de sa salive sur sa langue. Et puis, elle m’a pris la main, l’a posée sur son ventre, elle a dit : « Sens comme je suis enceinte. C’est de toi. C’est le tien celui-là, sens-le bouger ». Après, elle a dégrafé sa robe, a pris ma tête entre ses mains : « tète-moi. » Je l’ai fait. Elle me regardait. En même temps que ma paternité, Morgiane en me regardant la téter m’apprenait comment, un jour lointain, j’avais pu exister, n’avoir été que ce visage de ma mère contemplé, ses traits que je lisais sans même m’être su regard. Avoir d’abord vécu dans ce regard de mère où je plongeais le mien sans savoir même si j’étais regard. Morgiane me le révélait. Un sanglot m’est venu. Je me suis blotti fort contre elle. J’imaginais entrer dans le blanc de son lait : dans ses deux mamelons il me semblait distinguer le profil de toutes celles dont elle était née, les bouches emboîtées les unes dans les autres, toutes ces femmes papoter, papotant, se bécotant et se tétant, et prêtes à nourrir de leurs sèves secrètes la nouvelle née qui viendrait. Je voyais la lignée d’où elle vient, blottie dans sa poitrine bien fermée. Ses ancêtres fanées souriaient là, vivantes, bienveillantes, à la fleur de ses seins, à l’intérieur, toutes à l’intérieur comme Matriochkas, et susurrant le lait de leurs câlins. Le sein gauche, plus près du cœur, contenant les mères de sa mère et le sein droit, plus loin, les mères de son père. Et son bébé -le mien !- passant d’un sein à l’autre apprendrait d’où il vient en suçant ces tétins… Elles lui parleraient quand il les téterait, tout à la fleur. Toutes et toutes à la fois, elles seraient là à chuchoter ce qu’elles savaient, comme des fées.

                Yue Ling, Elle est restée très longtemps avec nous, elle a couché avec chacun de nous avec méthode, pour comprendre nous disait-elle d’où venaient les remous dans la musique de Virgile. Je n’étais pas jaloux : elle se métamorphosait au point de n’être plus rien d’elle. Ou plutôt si, j’en étais fou. Son visage d’enfant changeait. Son ventre enceint nous enchantait. Elle chantait avec nous à l’office. Elle avait pénétré notre temps, cette musique opaque, sa voix nous engrossait l’oreille, à Virgile, à Gabriele et moi, à tous les trois… Juste avant qu’elle ne parte, elle m’a dit à mi-voix : « j’étais aussi venue chercher cette Virgilité en toi. »

                Le jour de son départ, elle a chanté une œuvre de Virgile qu’il avait composée pour sa voix avec nous. Sa voix vibrait avec les nôtres, les étreignait d’un timbre intérieur dont on ne savait pas d’où il venait. D’elle, émanait tout l’étranger de soi. Son chant, il nous bandait tous à la fois, il caressait au plus secret comme un fantôme d’homme. Nous étions autour d’elle un grand orgue de chair, nos vits, nos voix dressés faisant jaillir avec cet air des harmoniques inouïes. Elle nous hantait de nous chanter et nous chantions aussi, elle était l’air autour de nous mais un air substantiel, fécondé, un creux qui se creusait d’une forme de nous, qui allait accoucher. Et nos bouches à son tempérament ouvertes, unies, soudées, engrossaient nos voix l’une à l’autre. Nous étions un grand orgue tendu, aux inflexions toujours en mouvement et portant de la vie. C’était bien la musique concave, toute tournée vers l’intérieur que Virgile nous composait, mais habitée par quelque chose d’émouvant qui allait naître, se mouvait, nourri depuis notre dedans. Yue Ling nous visitait et sa Visitation nous fécondait. Ou plutôt c’était son utérus vivant qui nous chantait, le fruit sonore de ce chant, son fœtus. De l’opaque s’élucidait… Mais je ne savais pas que ce chant serait son adieu.

     

                Elle est partie, ou elle a disparu juste avant d’accoucher. Sur le piano de Virgile, elle avait griffonné quelques mots d’érotique ironie :

     

                «Vous trouverez ce papier sur le sable ou dessous, c’est selon. Ou plutôt, ce sera le sable même ce papier, la table instable où graver des pensées effaçables. Tout le friable de votre être est là, promis à cette gravité de plume sur le sable, plume ou pinceau tombé, prêt à graver sur la minceur des grains sa vanité de plume avant de s’envoler. »

     

                Un jour, tu sais, tout ça se brisera. Et non seulement ça, il faut que ça se brise maintenant. Tu as besoin que ça se brise, que tout s’écroule et t’envahisse. C’est vrai avoue, tu as dû les tuer eux aussi, Virgile et Gabriele, ces deux élus à Lure, et leur tanner la peau, aplatir leur être de mots, les faire disparaître. Tu as dû les briser, les broyer, les ouvrir, les vider. De rage qu’ils aient pu t’échapper, elle et son enfant à naître. Tu grinces encore des dents, n’es que ce broiement-là qu’elle ait pu t’échapper. Tu ne sais plus très bien ni pourquoi ni comment tu as fait, mais tu sais que cette peau te manque; elle n’est pas celées avec celles des autres dans le coffre de l’Ecrier. Elle vit ailleurs tu sais, et avec son enfant. Ceux qui s’étaient élus à Lure, oui, tués. Sauf Morgiane et son fruit, évidemment. Tu es parti juste après ça de ce couvent, juste après le départ de Morgiane et la disparition de ces deux anges-là.

     

     

     

     

     

     


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