• Regarde ce qui te fait mal,

    écoute ce qui te déchire,

    appelle ce qui se dérobe,

    épelle qui t'analphabète,

    apprivoise qui t'ensauvage,

    parle depuis ton secret...

    Tu ne peux penser qu'en plus grand,

    ce que tu dis disproportionne.

    Tu respires un air bien plus vaste,

    un air bien plus respirable.

    Dessine ce qu'on ne voit pas,

    appelles-en à ton silence,

    perçois le plus haut en toi,

    délire en des sens indécents.

    Préfère l’incandescence.


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  • (éloge de Gérard de Nerval, poète)
     
    « C'est la Mort - ou la Morte... Ô délice ! ô tourment !
    La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière. »
    « Artémis »
     
     
    « Je suis venue te dire que je t’aimais, Gérard, toi qui es mort tout seul, tout entouré de tes amis fidèles, tellement inutiles avec leur pauvre fidélité. C’est que tu étais seul, plus seul qu’eux tous, dans cette solitude terrible de ceux qui ont affaire aux Morts. Toi, tu parlais avec la mort, ou bien plutôt « la Morte », celle qui t’avait confié à son frère avant de partir avec son mari, ton père. Pourquoi t’avait-elle confié ? Parce qu’elle ne voulait pas LE laisser partir seul ? Parce qu’elle l’aimait plus que tout, plus que toi ? Parce qu’elle avait envie de vivre ? Son frère, ton oncle, quand tu lui demandais « Où est maman », te répondait : « Elle va venir, elle va revenir. Elle pense à toi. » Et puis, il te disait qu’elle était belle, qu’elle était vive, qu’elle aimait vivre, trop, il te racontait quand ils étaient petits tous les deux, comme toi, qu’elle était libre, libre, et qu’elle aimait nager et fouler les chemins. Ainsi vivait-elle avec toi, et en toi. Et puis, un jour, ton père est revenu. Mal rasé, mal coiffé, maigre et sale. Un vagabond. Seul.
    -« Maman ? »
    -« Maman, elle est avec les anges, elle est restée là-haut, elle est plus heureuse en un séjour plus beau. »
    Maman n’était pas morte, elle n’avait pu mourir, elle vivait ailleurs, parmi d’autres ombres et lumières, dans le ciel. Mais elle était la proie d’Horus et de Napoléon, de toutes ces figures imaginaires et mythiques, complices du Père ravisseur. Elle protégeait Antéros qui venait la sauver et n’y arrivait pas.
    Mais toi, toi le petit enfant que tu es à jamais resté, tu étais le Déshérité, le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé, l’inconsolable à tout jamais, la Mélancolie seule t’éclairait de son soleil noir et tu vivais en un théâtre d’ombres. Tu voulais à la fois en sortir, y rester, tu n’en finissais pas de « sortir d’un théâtre », mais en un imparfait si lent, si ralenti que tu ne pouvais pas finir, que tu n’en finirais jamais d’en sortir de ce théâtre sombre, en un accouchement presque impossible et pour jamais inachevé.
    C’est pourquoi tu t’es demandé, et moi avec toi, « s’il vit », ce poète que tu es, s’il bat son cœur.
    « Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse
    (…) C’est dans ta bouche aussi que j’avais bu l’ivresse »
     
    Il y a comme une vitre entre elles et toi, ces filles vives et brûlantes, tu ne sais pas leur dire, ni comment, que tu es mort déjà. Tu voudrais leur parler comme à des mortes. Tu les aimes comme la mort. Les aimer ? Tu ne le peux pas. Ce serait trahir.
     
    « La Treizième revient, c’est encor la première »
     
    Tu leur fais peur, tu les effraie, elles lisent en tes yeux que tu ne les vois pas, que tu ne peux les voir, pas encore. Tu sors d’un théâtre, tu n’en finis pas d’en sortir, elles le sentent, elles le savent tes amoureuses, quand elles te caressent la main, elles sentent trop bien que tu es vaporeux. T’attendre ? Elles ne peuvent pas. Ce que tu as à vivre surpasse le temps qui t’est compté.
     
    J’aurais aimé pourtant devenir l’une d’elles et te parler, te rassurer, te caresser, te faire advenir à toi-même. Je t’aurais dit : « Regarde-moi, j’arrive du futur pour toi. Je te suis jeune, infiniment. J’ai entendu tes poèmes, ces poèmes d’amour jetés au ciel, j’entends que c’est pour moi que tu les dis, ces mots d’amour à l’infini. Je suis l’Infinie que tu cherches. Et je suis toi plus que toi-même, je t’aime... »
    (...)
    Je suis sûre, pourtant, que tu m’as entendue ce soir-là, le dernier, dans la rue de la Vieille Lanterne. »

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  • I
     
    Dans le silence de la nuit
    petite halte.
    Comme le train s’arrête
    en pleine voie.
    Calme réveil, très doux.
    Peu d'étoiles.
    Il fait un froid qui caresse,
    dehors, à peine
    un froid.
    Tout va,
    je passe,
    la nuit est là.
    Je respire
    et le monde
    aussi.
    Rien de notable sauf
    ceci:
    Je viens d'émerger du sommeil,
    je vois couler la nuit.
     
    Je n’ai pas su ce qui m’éveille.
     
     
    II
     
     
    Je me dis parfois que Daesh,
    c'est de vouloir qu'enfin
    le désert gagne...
    Comme ces enfants comblés de cadeaux
    qui les négligent,
    les détruisent,
    préfèreraient
    n'avoir rien reçu.
    Nous avons trop. Sauf
    de l’amour.
    Il était une fois un patrimoine
    si grand, si ancien,
    si encombrant
    qu'il prenait
    toute la place
    dans la tête et
    sur la terre.
    Il a fallu
    qu'un vent,
    une très grand vent
    comme une main la table
    vienne tout bannir, tout balayer.
    Faire exploser les Bouddhas
    de Damian,
    et beaucoup de Kamikaze...
     
    Le Daesh que je conte,
    c'est un Daesh pour les bébés,
    pour les fées et
    pour les enfants
    qui gazouillent, mais pas seulement.
    C'est aussi un Daesh
    pour les Grands.
    Ceux qui préfèrent avoir tout
    perdu, tout détruit
    plutôt que d’être réduits
    à mendier.
    Mais ce que je dis tremble et
    s'efface en se disant.
    "Passez, passez" me disent les instants.
    “Circulez, il n’y a rien à voir,
    les statues seront abolies
    ainsi que toutes les traces.
    Demain ou même aujourd’hui.”
     
     
    III
     
     
    Fenêtres ouvertes sur vos vies.
    Merci de vos lumières,
    pour les guirlandes, les bougies,
    la couleur de vos yeux,
    ou celles de vos rêves.
    Nous respirons même air.
    La même eau nous réjouit.
    Et je visite vos voyages,
    vos fêtes, vos familles,
    je marche en vos intimités
    en me disant que nous sommes
    des frères,
    lointains mais des frères, des sœurs.
     
    Pourtant.
    Il y a ce silence,
    je l'entends.
    Il craque doucement
    comme un feu flambe,
    entouré d'une nuit comble d'étoiles.
     
     
    IV
     
     
    Un mot ne coûte
    presque rien à poser
    sur la page.
    A peine
    une larme de temps.
     
    Aussi,
    pose tes mots
    l'un après l'autre
    comme la pluie se pose,
    goutte à goutte.
    Mouille ta vie de ta mémoire.
     
    N’oublie surtout pas
    de pleurer.
     

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  • Ceux qui m'avaient
    légitimé de leur amour
    depuis si longtemps se sont tus
    que je ne sais plus
    qui je suis, si je suis.
    pourtant, je sais, je crois savoir
    qu'il y a la minceur d'une anche
    entre allégresse et désespoir.

    Souffle dans ce tuyau qui vibre,
    que sonnent tes orgues intimes
    comme des étoiles en plein ciel.
    La nuit respire entre tes yeux
    comme une larme.
    Tu es heureux dans ce silence.

    Tu sais, tu crois savoir
    qu'il y a aussi de la joie
    à ne plus être rien
    qu'une poussière
    sur l'inerte.

    Leurs rides que tu froissais
    d'un baiser rieur de tes lèvres,
    tu les reconnais sur tes joues.
    Il y a de la gaieté sans doute
    à se sentir devenir vieux.

    Tu sais, tu crois savoir
    qu'il y a la minceur d'une anche
    entre allégresse et désespoir.


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  • La neige avant qu’elle tombe, à Rémuzat

     

    Au trio Zéphyr

     

    I

    Nos rêveries, je crois, nous cernent mieux que nos raisons, nos caprices parlent de nous plus que nos actes. Je ne sais pas trop qui je suis, mon intelligence est médiocre et mes dons d’invention très communs ; il m’arrive pourtant d’envisager ce que je n’entends pas, du moins ce que je n’entends qu’à peine… Chaque fois que je lis un livre, je le vis, je veux dire que je le lis au-delà, bien à côté de ce qu’il me propose. Je ne me contente pas de suivre docilement le romancier, je m’égare où il ne va pas, je bifurque. Ainsi m’est-il difficile de finir les romans que j’ai commencés. J’emprunte des chemins qui ne mènent qu’à moi, ou ne mènent à rien.

    Si je lis à Rémuzat, en plein hiver La pluie, avant qu’elle tombe de Jonathan Coe, je déplace ce qu’il décrit de l’Angleterre et du Shropshire dans la Drôme. C’est tout un déménagement… Je suis assis dans un petit bar restaurant proprement, joliment arrangé, au doux nom de La mère Maurin. La salle ne reçoit la lumière que depuis sa devanture en face de moi, et sur le mur perpendiculaire, à ma gauche, se trouve le comptoir. Les tables et les chaises pour les clients ont été disposées plus au fond, où je suis, éclairées artificiellement par quelques halogènes. Je suis dans une caverne, même éclairée de façon moderne. Le restaurant fait face à la pharmacie, on peut la voir, illuminée elle aussi, de l’autre côté de la vitrine et de la petite place, une tache intense (et moderne elle aussi) de lumière dans ce village froid, vite à l’ombre, enfoncé dans une vallée étroite, entourée de montagnes sévères et hautes qui n’ont rien de moderne, elles, qui sont l’archaïque même.

    Si donc, je lis en plein cœur de janvier, douillettement installé dans le bar restaurant susdit, et attablé devant un café, La pluie, avant qu’elle tombe de Jonathan Coe, j’imagine illico qu’il y a de la neige autour, ou plutôt qu’elle va tomber aussi. J’installe alors tout le roman (quitte à ne plus l’entendre, quitte à le quitter, à en faire MON roman non écrit), dans ce silence qui m’entoure, dans ce bruit et cette fureur intensément silencieux que je me mets à respirer sous un ciel neigeux, sur des versants devenant très universellement blancs, peu à peu.

    Je sais que c’est déraisonnable, que lire requiert un minimum de précision et de rigueur, qu’Imogen ne peut pas exister et ne pas exister à la fois, que Stephen n’est pas un jeune garçon téméraire et séduisant, mais je n’y peux plus rien, si le romancier ne va pas où je veux, s’il n’a pas su me persuader de l’accompagner (et dieu sait que je suis difficile), ma part libre de le suivre ou non se rebelle, je vais selon mes pas ; et, sur la pointe des pieds, sans même m’en apercevoir, je le quitte, je l’ai quitté. Et je ne parle pas tant de l'excellent roman de Jonathan Coe, que j'ai su lire d'un trait, que de tous ceux qui m'ont un beau jour égarés dans des chemins plus féconds que les leurs. Mais j'en tairai les titres...

     

    II

    Je finis donc par m’arrêter à quelque porte cochère depuis bien trop longtemps fermée, et je frappe. Ce n’est ni une grand-mère en déshabillé porteuse de bougie qui vient m’ouvrir, ni un vieux cocher hors d’âge mais la toison rousse et bouclée, très drue d’une charmante jeune fille au visage rond, gracieux, tout piqueté de taches de son, un peu comme la Pauline du Hussard sur le toit, mais pulpeuse et plus laiteuse. 

    « Vous êtes qui ? » me demande-t-elle en fronçant les sourcils d’un air à la fois soupçonneux et bougon.

    « Je suis ce que je suis, un pas grand-chose qui progresse. »

    « Ah bon, vous progressez, et vers où ? »

    « Pour l’instant, c’est vers vous. »

    « Oulla ! Mais c’est qu’on ne progresse pas vers moi comme ça ! Et c’est quoi, d’abord, votre nom ? »

    « Je m’appelle Roman, mais, de grâce, mademoiselle, il neige, il va neiger, la nuit tombe. Pourriez-vous m’abriter ? »

     

    Elle hésite. Derrière elle, j’entends une voix forte et grave à l’accent espagnol : « Qu’il entre ». Elle fait pivoter la lourde porte. Dans l’ombre immense de la pièce, je distingue un cheval et un homme, assis, un géant sur un fauteuil à bras. Il nous regarde, vous et moi. A sa droite il y a un fusil et puis, plus loin, un grand feu de cheminée éclairant tout cela d’un clair-obscur doré.

     

    « Ferme la porte, Laubelune, il fait froid. »

    C’était comme si j’étais entré en un tableau, un grand tableau de maître. Je me suis senti tout de suite réchauffé, non seulement par la force du feu qui flambait, mais par la grâce d’une harmonie qui régnait là. Le géant assis prend la parole : « Nous ne vous attendions pas, Monsieur, et vous ne pourrez pas vous attarder, mais je suis heureux de vous accueillir dans notre abri de fortune. Nous-mêmes ne sommes logés ici que de façon tout à fait temporaire, j’allais dire, illusoire. »

    « Je ne fais que passer » répliquai-je.

    « Non, Monsieur », répond-il avec un soupçon d’agacement dans la voix. « Vous ne passez pas, vous cherchez, ça se voit ; et savez-vous quoi ? Vous cherchez, sans même le savoir, justement à ne pas passer ! Ce faisant, vous vous précipitez, vous allez trop vite. Paradoxal, n’est-ce pas ? Et votre acolyte ne fait pas mieux que vous, même s’il reste silencieux. Faisant cela, vous gâchez tout ! Notre présent, à vous, à moi, c’est du passé accumulé. Et c’est très lent ! Il y a du sacré partout, nous le fuyons, vous et moi, il nous poursuit, il nous précède, il est en nous et sous nos pas. Nous l’aimons et le haïssons à la fois, nous ne pourrions nous en passer. Nous l’adorons dans la Beauté. Au fond, c’est pour cela que nous nous sommes « rencontrés » à Rémuzat, vous et moi, « réfugiés » allais-je dire. Nous sommes des transfuges, nous avons envie de fuir loin des pieds du Bouddha, très loin des universités, et de chercher du beau qui ne soit pas du vrai. »

    Son accent espagnol accentuait l’étrangeté de ses propos. Je ne comprenais pas tout ce qu’il me disait. Une soupe bouillait sur le feu.  A tout hasard, je répondis :

    « Ne sommes-nous pas, vous comme moi, des prêtres sans clergé d’une croyance sans religion ? »

    Le géant reprit :

    « Connaissez-vous Giovanni Strozza ? Un ami de toujours. Plutôt hâlé, râblé, aimant l’amour. Il est le compagnon de mes recherches. Il rajoute toujours une once de terreur à tout ce que je dis. Il a la voix usée par le tabac et par l’alcool, brûlant sa vie par les deux bouts. Je l’aime plus que moi. Il a des cheveux bouclés sur ses yeux roux.

    Il a d’abord été le commandant d’un remorqueur de haute mer : L’Ecrier. C’est que la côte d’Elespine est la route du Nord, celle qu’il faut longer depuis les grands ports du Zambèze pour remonter aux portes de la Soie. Il écrivait la mer parmi des vagues palimpsestes. Et puis son navire a sombré pour de sombres raisons. Depuis, il est devenu moine. Il s’est voué à Radnagar, un Dieu comme il n’y eut jamais, sans religion, dogme ni prêtre. Radnagar : le culte du Néant. Il suffisait de prononcer ce nom pour pénétrer le Véritable. Ni Saint Suaire ni Hostie, ni Coran, le nom de Radnagar était à lui tout seul une puissante cathédrale aux yeux de Giovanni Strozza. Radnagar n’était à vrai dire personne, sauf un on-dit, une ombre. Il était pourtant le seul mot, le Mot vrai, le Vrai Nom, le seul ne renvoyant à rien. Le plus sacré. Ce plus intime Dieu, ce Ptyx ou cet hapax hantait les yeux de Strozza.

             Quelle ne fut pas la surprise de Giovanni le jour où il entendit qu’on frappait à la porte de sa cellule. Il demanda : « Qui vive ? » et une voix légère, féminine, répondit : « Radnagar ! »

             -« Est-ce toi Radnagar ? » demanda Dom Giovanni d’une voix de stentor qu’il ne connaissait pas... Il ouvrit la porte, personne ! Et « ce personne » entra tout seul comme un soupir. Qui vive ? Est-ce quelqu’un, est-ce personne ? Le nom de Radnagar était revenu se poser au plus profond du ventre de Giovanni, comme pour lui voler sa vie, sa voix… Voilà pourquoi je suis ici. J’attends Giovanni qui attend Radnagar, dans un lieu-dit. Et puis… j’adore qu’on m’adore, et puis j’adore attendre, c’est comme ça. »

             Il y a des mots qui font tellement peur qu’ils sont une présence, surtout prononcés depuis un accent si profondément étranger. « Radnagar » était un de ceux-là. Le géant se racla la gorge, il allait continuer mais se ravisa. Laubelune me regardait, je voyais que je lui plaisais, son visage et ses yeux m’avaient semblé inattendus et, pour tout dire, inespérés. Mais je devais répondre à ce géant sans avoir rien compris à ce qu’il m’avait dit. Je soupirai avant de dire :

    « Est-ce de vous que vous parlez, Giovanni Strozza ? »

    Laubelune rougit, le géant se leva de son siège avant de vaciller. Il me regarda et me dit : « Oui, c’est moi, et de moi. » Il sourit un peu avant de rajouter en accentuant les « r » comme lui seul le savait : «  Je m’attends moi-même, n’en reviens toujours pas, n’en suis pas encore revenu. Et je m’attends en vain n’étant pas encore celui que j’espérais. » Enhardi, je m’aventurais : « Et Laubelune est Radnagar ? » « Non, Laubelune est Laubelune, c’est ma fille, ne la mêlons pas à cela ! » répondit le géant. « Ecoutez, » reprit-il, « Vous et moi, ce que nous cherchons, c’est un endroit. Pour l’instant, nous sommes à l’envers. Dans un envers, précisément. »

    Je frémissais : « Que voulez-vous dire ? »

    « Eh bien, pour l’instant, vous et moi ne sommes nulle part, de nulle part, nous errons, or nous cherchons où vivre. Cette hôtellerie abandonnée, ce vieil hôtel Richaud où l’on est pour ce soir, il y fait froid ! Ce soir, nous dormirons ici, mais demain ? Nous séparerons-nous ? Resterons-nous ensemble ? »

    Il se faisait tard, la neige allait sûrement tomber dans la nuit, et Laubelune me montra comment et où dresser mon lit.

     

    III

    Je n’arrivais pas à dormir. Le géant ronflait déjà. Le cheval s’ébrouait, le feu s’éteignait par degrés. Mais où étais-je parvenu ? Cet hôtel Richaud, qu’est-ce que c’était ? Giovanni Strozza (ainsi nommais-je ce géant qui ne s’était pas vraiment présenté mais qui avait sûrement parlé de lui-même en faisant mine de parler d’un autre) était donc en voyage et moi, j’errais sans savoir où j’allais. J’étais sorti de la trame bien tissée, finie et fignolée d’un roman, j’avais gagné ma liberté, je ne me contentais plus de lire j’écrivais, mais je flirtais avec le froid et le néant, la neige menaçait de tout envahir de son blanc, de tout effacer. Plus rien n’était assuré. Etait-ce vraiment cela que je voulais ? Etais-je devenu celui à qui il n’arrive rien mais par lequel arrive toute chose ? Il me semblait que je m’étais scindé. J’étais à la fois celui-ci et celui-là, le héros et le romancier. Et je ne savais plus comment faire ni qui j’étais.

    J’entendis bouger près de moi. Je me retournai. Une voix à peine perceptible me dit : « Chut » très doucement. C’était Laubelune. Elle mit ses lèvres tout contre mon oreille et me dit : « J’ai froid, je peux me serrer contre vous ? Il ne vous arrivera rien de fâcheux, je le promets. » Nous avons chuchoté longuement à l’oreille de l’un de l’autre. Elle m’apprit que son père s’appelait bien Giovanni Strozza, il était à la recherche de son frère, disparu d’un monastère de Lure depuis longtemps mais qui reparaissait parfois. Un demi-frère qui avait été moine et puis, avant cela, commandant de cet Ecrier. « Mon père adore mêler le faux avec le vrai » me dit-elle, « il est l’homme des à peu près. »

    Même si la présence chaude et douce de Laubelune me troublait, je commençais à y voir plus clair, ce Giovanni était un amateur de fictions comme moi, à la recherche de chimères. Mais allais-je partager l’errance de cet homme-là, l’errance de sa fille ? A quoi bon ? Le sommeil me gagnait.

     Quand je m’éveillai, il faisait grand jour, la salle était vide, plus aucune trace du cheval, du géant, de sa fille, seules des braises dans la cheminée sous une soupière vide rappelaient qu’il y avait eu un feu, ici, la veille au soir, et des voyageurs en transit et transis. La lumière froide du matin éclairait tout avec crudité : les murs lépreux, la poussière et les toiles d’araignée, les taches et les coulures sur les vitres, le mobilier crasseux et défoncé. Je regardai dehors. Le ciel était très gris, le sol noir, la neige n’était pas encore tombée.

    Il fallait prendre une décision, rester dans cette hostellerie abandonnée ou bien envisager de partir plus loin. Je me tournai vers moi-même. Un événement météorologique sembla répondre à mon hésitation : un rayon de soleil perça soudain les nuages et pendant quelques minutes une vive clarté illumina les murs. Je décidai donc d’aller plus vers le nord et de remonter la vallée de l’Oule, vers La Motte Chalancon. J’allais me mettre en route, à pied, dans le froid coupant du petit matin d’hiver. Le ciel s’était à nouveau couvert, j’achetai un peu de pain et de fromage avant de prendre le chemin. Ce n’était plus un chemin d’aujourd’hui, son asphalte noir bien lissé, non, c’était une route empierrée, blanche, poussiéreuse et sentant la terre. Je l’avais décidé ainsi, j’irai dans un autrefois. J’allais m’enfoncer dans un pays qui n’existait pas.

    Je comprenais que ma maison c’était d’errer de mot en mot, tantôt dans une fiction finie et achevée, avec tout le confort, tout bien tracé, balisé, repeint de neuf, une forme complète, tantôt dans ces trames incertaines et fuyantes, filandreuses, pleines de trous, des haillons de pensée, des ruines en construction qui ne protégeaient pas des courants d’air. Il me fallait les deux, et surtout, me trouver devant le vide d’une route, qui s’ouvrait vers je ne sais qui, je ne sais quoi, un autre monde. Je pensais à Laubelune et à son père, entrevus le temps d’une soirée, d’un feu dans la cheminée. Je me suis senti seul, très seul, plus seul que jamais, dans le silence de mots qui s’étaient retirés, ne venaient pas, ne viendraient plus, ne pouvaient plus venir et je me mis à sangloter tout en marchant, tout en mâchant mes pleurs, mes jours, ce fromage et ce pain dans le silence du matin.

    J’attendais, j’entendais encore les paroles fortes, les mots drus et puissants du géant de la veille, sa façon de penser, de peser sur ma conscience et sur mon âme, je les regrettais, il y avait ce besoin-là, de se sentir entouré, bordé d’une parole, d’une pensée, de murs de mots bien maçonnés et qui mettaient hors d’air, hors d’eau. Me revenaient ses phrases, puissantes : « Partout où il y a de la domination, il y a des prêtres afin de célébrer des valeurs intangibles, nos dieux. Nous voudrions les abolir, les effacer, nous en créons de nouveaux chaque fois. Là est le problème, voyez-vous, la plupart d’entre vous, et vous-même, vous adorez cela, qu’on vous subjugue et vous domine. Vous adorez adorer. Et vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. Entre vous et moi, je plains ceux qui sont en Terre Sainte, à Paris, New York, Jérusalem, tous ces lieux majuscules ! Parce qu’ils sont déjà dans le Saint, ils aspirent au Saint des Saints, s’ils étaient dans le Saint des Saints, ils aspireraient à plus haut encore : devenir les arbitres suprêmes de ce qui est profane et ce qui est sacré. Des victimes ou des bourreaux. »

    Sa voix n’était plus qu’un souvenir, déjà. Le chemin, lui, allait devant, il s’ouvrait vers le Nord mais il n’y avait rien, vraiment rien que ce Nord. Je n’accomplissais aucun pèlerinage, aucune initiation ne m’attendait, seule la solitude d’une route sur laquelle j’allais sans n’attendre rien, que du déroutant et de l’inattendu. J’avais quitté une forme achevée pour des clichés épars. Tessons coupants d’un verre brisé.

     

    IV

    J’ai dû marcher ainsi une heure, j’ai suivi la vallée de l’Oule vers Cornillon avant de prendre à droite, vers l’Est et Cornillac. La route montait raide. J’aimais percevoir cette aimantation de la terre, la pesanteur de mon corps attiré vers le bas, mais je montais, montais quand même, respirais fort de cet effort renouvelé. Et j’allais pas à pas vers le ciel… Tout s’est ouvert d’un coup. La marche m’enivrait. Il y avait quelque chose porté par l’air qui s’allégeait. J’allais au hasard, ou plutôt, guidé par un flair qui ne sentait rien de précis ni de conscient, qui percevait que c’était là, par là que quelque chose se passait. Je ne marchais plus, je dansais. Le ciel était toujours très blanc, le plafond restait haut, on voyait les sommets des montagnes. Tout en continuant, j’entendais respirer quelque chose autour de moi, comme un gémissement qui s’amplifiait. J’ai d’abord cru que c’était le vent, mais non, il n’y avait aucun vent, aucune branche ne bougeait. Je décidais d’aller jusqu’à la chapelle que je voyais se dessiner, plus haut.

    Je percevais mieux, désormais. Depuis l’intérieur du bâtiment résonnaient des instruments à cordes, un concert onirique et vibrant. Une musique répétitive, obsédante, charmeuse, chuintante, souple comme une danseuse. Ou un serpent. L’ombre qui toujours m’accompagne et que Giovanni Strozza avait su voir m’a dit : « Enfin ! » et je sentais aussi que quelque chose s’apaisait, il y avait comme un but, une fin s’ébauchait. J’ai regardé par un fenestron sans vitrail, c’étaient trois femmes qui jouaient, jeunes, presque des filles. Un trio à cordes. Le casque de cheveux blonds de la violoncelliste, surtout, me fascinait. Dans l’ombre, il flamboyait. Il y avait tellement de joie, tellement de force dans cette musique qui sortait de leurs doigts, c’était comme de l’eau qui allait, impérieuse, suivant sa voie, et que personne n’aurait pu arrêter.

    Soudain, l’une des trois s’est mise à chanter, puis deux, puis les trois à la fois, elles s’accompagnaient encore de leurs instruments mais c’étaient leurs trois voix qui avaient la teneur du chant. Je me suis assis sur le banc de pierre qui débordait du mur donnant sur le parvis, juste à côté de la porte fermée. Ces voix sauvages et joyeuses chantaient une langue inconnue, il me semblait qu’elles découvraient la langue qu’elles parlaient en la chantant, avec des sons articulés chaudement, comme du latin, du roman, des sons chantournés et savants. Mais, même si je ne la comprenais pas directement, elle me disait qu’il y a de la joie à vivre, à créer sans jamais se conformer, sans se laisser enfermer dans un conformisme quelconque, à ne pas rester passif, inerte et mort mais à danser, à danser avec son corps vivant jusqu’à plus d’heure, à plus soif, à plus de souffle, à plus d’haleine.

    Cette musique au grand galop était presque aussi précise que des mots. Surtout, elle épanouissait tout le silence autour, lui donnait de la profondeur. J’ai poussé la porte de bois, je suis rentré dans la chapelle. Il faisait assez sombre, les vitraux et les fenestrons ne laissaient passer qu’une lumière tamisée mais les trois visages des musiciennes étaient éclairés de bougies. J’entendais désormais tout le détail du son et pouvais en suivre les vibrations dans le changement même de leurs traits. Parfois s’entendait le frottement du crin sur la corde avant qu’il ne devienne son. Musique féminine de trois filles audacieuses dans leurs jeux comme des garçons, joie féminine à l’infini. Quelle leçon !

    La violoniste, à ma gauche avait une silhouette mince et flûtée, les cheveux noirs de jais, elle posait le menton sur son violon avec une précision grave, son nez semblait se relever à chaque vibrato ; l’altiste, tout devant moi, souriait, elle était plus ronde, plus assise, les yeux très vifs, tournés parfois vers sa gauche et parfois vers sa droite, ou vers moi, elle semblait distribuer les rôles, laissant parler tantôt les graves et les aigus en pizzicato ; la violoncelliste, elle, la plus grande, élancée, la plus virtuose des trois, semblait chevaucher son instrument de son archet comme une grande vague sur le point de déferler. Toutes les trois étaient couvertes de grands manteaux noirs, ouverts sur des robes très claires et colorées. Elles m’avaient bien vu entrer mais ne s’occupaient pas de moi.

    Soudain, l’altiste s’est levée, elle a quitté son instrument, s’est avancée, les deux autres continuant à jouer. Elle s’est approchée en dansant, elle dansait en se tordant, les bras levés puis sur les hanches. Elle s’est déshabillée lentement tandis que les deux autres continuaient un ostinato haletant. Il y avait dans ce moment comme une joie tragique, une transe.

    « Viens danser avec moi » m’a-t-elle chuchoté et je me suis levé, elle m’a déshabillé aussi et nous avons continué à danser tantôt sur la musique et tantôt sur les chants des deux autres musiciennes.  Chacune parcourant l’empan de sa tessiture depuis les aigus jusqu’aux graves. Et j’entendais la voix très grave et sombre de la violoniste, tandis que la violoncelliste l’avait aiguë, très claire. Tout en dansant avec cette femme souple et grasse, à la poitrine bondissante et rebondie, je voyais des versants de montagnes dévalés ou gravis, et les montagnes mêmes devenaient des vagues géantes, gémissantes et mouvantes montagnes aux eaux de terre lente. Une immobilité en mouvement. La musique et la danse dans le même moment me faisaient percevoir tout cela. Nous étions nus, l’altiste et moi, elle s’est rapprochée de mon oreille et m’a soufflé ceci :

    « Je suis la voix même des rêves. Je suis l’instant que tu veux éternel et qui passe, un vol de mouche à midi au soleil. Nous jouions toutes trois pour l’inconnu qui vient, nous chantions pour que de l’inconnu vienne, pour l’inconnu que vous étiez déjà, avant même que vous ne soyez là. Nous étions, nous sommes vos Sirènes… Mets-toi au service de ce qui vient, de l’à venir quel qu’il soit, que sa présence brille en toi, tout d’abord et déjà. »

    Tout en parlant, elle m’entraînait dans sa transe. C’était une logique sans logos, une nécessité sans obligation, tout cela allait quelque part mais sans qu’on sache où, dans de l’indéfini, de l’infini presque. Quelque chose s’accomplissait mais sans se définir jamais. Les mots qu’elle prononçait semblaient être grandis par les sons qui les portaient, en dissolvaient la précision, les sublimaient. Ce qui avait d’abord semblé solide, trop solide en ces mots-là devenait forcément gazeux, se gazait, devenait vaporeux. Tout sombrait. J’ai tourné mon regard vers dehors.

     

    Les premiers flocons s’étaient mis à tomber.

     

     

     

     

     


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