• Petite parole

    PETITE PAROLE

     

     

    « L’humain recherche sa trace aux dépens de la piste »

    (Jacques Lacan)

     

     

     

    J'attends un mot qui dirait au-delà,
    qui n'aurait pas de sens,
    du moins pas de sens connu,
    mais un sens inconnu qui émerveillerait.
    J'attends ce mot, qui n'existe pas
    mais reste tapi dans le cœur
    de tous ceux qui apprennent à parler
    ont appris
    puis désappris,
    savent et ont oublié

    qu’ils savaient.
    Un mot qui vibrerait la vie
    comme le vent, comme la mer,
    comme tout ce qui tremble.
    Je l'attends, je l'entends ce mot-là,
    A travers tous ceux qu'il n'est pas.
    Ce n'est ni Dieu, ni l'infini
    ni la merveille, ni le miracle,
    Ni le néant, non plus, nul Ptyx...
    Un mot comme un éternuement
    qui ne mentirait pas.
    Ni artichaut, ni salade, ni poireau, mais un mot
    qui nourrisse vraiment.
    Un mot qui serait « ça », et n'en serait pas
    l'image.
    Un mot qui serait là,
    dormant ou ronronnant

    comme un marmot ou comme un chat
    au creux de la nuit du ventre.

     

     

     

     

     

     

     

    Prologue

    J’ai trop longtemps vécu dans les cauchemars de ma mère, éclairant ses gouffres de ma lanterne sourde, ne sachant que répondre à ses silences, à ses questions, ne pouvant combattre ses monstres. J’ai trop longtemps été sucé d’insoutenables et invisibles tiques, de vampires interminables et qui auraient voulu m’empêcher de crier tandis qu’ils m’ôtaient sperme et sang. J’ai trop longtemps entendu chuchoter à mes oreilles, dans mes nuits, des atermoiements prononcés d’une voix blanche. J’ai trop déambulé dans des pays qui n’étaient pas les miens et je n’ai que ces ombres avec moi alors que j’aurais voulu partager l’eau, le pain et les fruits de ce jour. Je n’ai à vous offrir que ces spectres douteux, combles d’angoisse et de néant.

             Notre vie étant joyeuse à proportion de notre présence au présent, qui m’a ravi ma joie ? Qui m’a offert cette ombre à mon soleil ? Qui a donné ces lueurs glauques à mon sommeil ? Qui m’a rendu ainsi ventriloque, et qui parle en ma voix sans que j’en puisse mais, à mon insu ? Je ne suis plus moi-même si du moins un jour le petit garçon en pantalons courts le fut. Trop mal cicatrisé d’une blessure si profonde, et qui encore crie en moi, quoique je ne l’aie jamais reçue. Une blessure si lointaine, venue d’avant les temps de ma présence, une blessure très ancienne et que ma mère m’a léguée, et que mon père m’a donnée.

             J’ai trop longtemps vécu dans le silence de mon père, dans cette cage sans issue où rien ne pouvait être prononcé. Entre les dents serrées de mon père, qui les serrait pour qu’aucun chagrin ne vienne les faire trembler, les faire grincer. Moulu sous cette meule, broyé menu par cette meule de silence. J’ai trop longtemps vécu mort, en farine ou en cendres, en morceaux si menus…

    Mais assez de se plaindre, vivons !


     

    I

     

     

    Petite parole,

    Hésitante,

    Imprévisible,

    Irrégulière,

    capricieuse

    comme la vie.

    Tu ne dis pas

    ce qu’il faut faire

    ni ce qu’on doit penser.

    Tu éveilles au lieu d’assoupir,

    brises la routine des grammaires

    et relies autrement les pensées.

    Tu n’imposes rien, mais suggères.

    Ça ne parle à personne d’autre,

    de personne d’autre.

    Ça dit doucement, si doux que je n’entends pas.

    A moins de prêter l’oreille à ça.

     

     (…)

             Il se sentait dépositaire d’une voix qui sourdait il ne savait d’où, qui désaltérait il ne savait quoi comme une eau divine et potable, pure plus que de l’eau. Elle passait seulement par lui. De l’eau rien que pour lui, pour sa soif à lui, et qui venait de lui. Que disait-elle ? Même lui ne le savait pas, ne savait pas qu’en faire ni quel sens lui donner. Impuissant à autre chose qu’à la proférer de ses deux lèvres de chair vive, tant que ses deux lèvres vivraient. Et il proférait là, tremblant,  échoué au rivage des rêves, ces chimères de verbe qui se chantaient depuis sa chair. Ca sourdait depuis là, il avait longtemps été sourd à ce qui sourdait là. Et maintenant, il écoutait ces mots  qui s’égouttaient.

     

    « Je ne suis rien

    Que pas grand-chose.

    Une voix

    Dans la gorge chaude,

    Une voix qui pleure ou qui rit

    Et que personne n’entend pas.

    Je ne suis rien

    Que ce silence

    D’une voix qui pleure ou qui rit

    Dans cette gorge qui fait mal

     Cette gorge qui brûle mal

    A force.

    Je dis

    Mais n’ai rien dit

    Je m’entoure d’un fouet

    De paroles

    Qui ne fouettent que de l’air vain.

    Et je te fouette

    De ce fouet

    Qui ne fouette

    Hormis toi que rien. »

     

    II

             Pour raconter ce que j’ai à vous dire, il me faut tout d’abord me défaire des façons de parler de ma mère, de cette langue maternelle qui s’était distillé en elle avant moi et qu’elle m’a instillé. Ma mère et moi avions une relation fondée sur la parole, la Parole même, avec un grand P. Je veux dire la Parole divine. La Grande, la Plus Grande ! Nos deux libidos se répondaient, se répandaient en mots. Et s’habillaient de mots… mé-ta-phy-siques. Depuis toujours, mon style, ma parole, mes écrits sont hantés, habités, habillés par ces mots ou plutôt par cette relation aux mots, aux Grands Mots que la façon de parler de ma mère impliquait. J’ai longtemps été relié à ce ventre parlant de ma mère, et par là à celui des grandes religions grâce à un imaginaire cordon ombilical de mots. Ventriloque…

    Ma mère jugeait. Ses jugements étaient sans appel. Ceux qui en étaient les victimes étaient voués aux gémonies avant d’être promis à la Géhenne. Le pire de tous les jugements péjoratifs de ma mère était celui-ci : « Oh, lui, c’est un original ! » et le ton absolument réprobateur disait assez que cette « originalité » suffisait à une absolue condamnation. Je redoutais les couperets sifflants et aiguisés de ces jugements, craignais de devenir coupable un jour au point d’en subir le tranchant. Et je le désirais secrètement…

    Mais au-delà, en deçà de ce dont nous pouvions parler ma mère et moi, celle-ci avait un accent, ce qui rendait ses mots charnels, pesants, presque nourrissants. Elle roulait les « r » comme on le fait à Carcassonne, tout en se retenant de les rouler. C’était là la singularité de ma mère. Qu’elle ait voulu se retenir de l’accent qu’elle avait ne le lui faisait pas perdre mais le mettait sous tension. C’est cette tension-là des mots, ce poids et cette légèreté, ce conflit entre leur intérieur et leur extérieur, la densité dansante de ses mots que ma mère m’a donné, malgré qu’elle en ait eu. Cette tension brouillait, aggravait l’accent de ma mère, qui ressemblait alors à un accent étranger, espagnol, voire russe. Ma mère parlait français mais comme une étrangère. C’est elle qui donnait à cette langue maternelle, qu’elle parlait étrangement, toute son étrangeté. Et cet accent, curieusement, instillait comme de l’athéisme au cœur de sa chrétienté, du burlesque au cœur de sa gravité, du rire dans sa sévérité. Cette parlure me sembla toujours énigmatique bien que je l’aie toujours connue, c’était comme du jeu dans ce qui se disait.

    En tentant de déguiser d’où elle disait, en l’opacifiant de sa façon de prononcer, cet accès à la parole que cet excès d’accent révélait, montrait malgré elle, son origine. Cela arrondissait le tranchant des jugements de ma mère, mais bien plus, cette parure, cette parlure la désignait. L’accent des mots de ma mère disait encore plus, ma mère parlant comme un français étranger.

    Ma mère avait honte de « parler plat » et j’associais sa langue « plate » comme elle disait, à ses cheveux plats, ses pieds plats, ces deux extrémités d’elle-même que ma mère non plus n’aimait pas. Comme j’avais les pieds aussi plats que les siens, on m’avait mis des semelles et il me semblait qu’elles étaient comme deux langues nouvelles qui corrigeraient non seulement ma démarche mais encore ma future façon de parler. Deux semelles ou plutôt deux langues sous la plante de mes deux pieds pour corriger l’effondrement de ma chair, de même que ma mère corrigeait le trop de chair de son accent. J’ai peut-être longtemps voulu cambrer ma langue et la forcer comme on avait forcé la cambrure de mes pieds.

    Maman et moi ne parlions jamais mieux qu’en marchant, bras dessus bras dessous, comme si les énergies physiques de la marche et de la parole se complétaient, se tissaient l’une à l’autre. Depuis toujours chez moi, la langue et mes pieds sont liés. Je vois bien qu’hier encore, en écrivant, c’était encore au bras de ma mère. Elle marchait avec moi, silencieuse désormais, tandis que j’entretenais même sans le savoir, le dialogue instauré depuis toujours, comme on aurait entretenu un feu. De quoi parlions-nous donc ainsi tous deux, ma mère et moi ? De la marche du monde, de la foi, de la vie, de la mort, mais surtout, à travers tout cela, de ce lien si fort qui nous unissait. Un lien silencieux.  Avant tout, nous parlions pour ne rien dire d’autre que cela. Nous nous aimions. Ceci ne pouvait être dit, si ce n’est de façon secrète avec et à travers cet ineffable accent, et l’émotion qui nous rendait intarissables venait de ce secret qui nous creusait dedans. Ce manque à dire. Plus nous parlions et plus nous le masquions, plus nous le maçonnions ce creux secret. Ainsi ai-je longtemps parlé comme on fait de la mousse. Pour masquer ce creux-là, remplissant d’inconsistante opacité ce vide-là.

             Il me faut pourtant me défaire de ce ton, de cette allure et de cette parlure, de ces mots-parure, de ces pas qui revenaient toujours sur eux, qui répétaient toujours la même chose, parlaient toujours du même creux, sans jamais le nommer pourtant, sans le nommer vraiment. Aujourd’hui que je marche seul, aujourd’hui que j’ai enfin renoncé au bras, au ventre de ma mère, à sa voix, à cette ventriloquie-là, j’aimerais que ces mots d’apparat se taisent et laissent passer ceux qu’ils cachaient, d’autres plus simples, plus vrais et plus inquiets, que ma mère à la fin de sa vie a osé prononcer. Ma mère qui n’avait d’abord su dire qu’en creux, qui s’était cachée en parlant, derrière son verbiage nomma un beau jour son silence. Cette parlure de poussière plaquée or laissa soudain la place à une indicible, incroyable, aveuglante, éclairante vérité. Et ce jour-là, enfin, l’accent de ma mère trembla et rejoignit ce qu’elle disait.

     

    III

    Comme tout un chacun, je suis d’abord entré en mon humanité par cette « grande porte » de la « Grande Parole » celle des autres et du Grand-Autre, venue de l’extérieur et m’imprimant depuis dehors à travers celle de ma mère. Celle qui te conforme et tend à te confondre. J’ai d’abord « parlé comme » et puis « parlé avec » essayant de rester au devant de moi-même et de m’endimancher, de devancer ce que je croyais être le souhait de ceux et celles que j’aimais. Et de ne surtout pas déplaire à ma mère. J’ai donc appris et accepté, et intégré les règles : celles de la famille, de la religion, de l’école, de la grammaire, de la République, de la littérature, de tout ce qui relie aux autres et rend commun. Toute une civilisation s’échafaudait en moi, qui rendait mesurable et me donnait mesure. Bref, j'étais parlé plus que je ne parlais. Et je me soumettais à ça.

    J’ai longtemps cru qu’entendre cette Grande Parole, y obéir, aurait suffi à mon bonheur, à mon humanité, à mon accomplissement. J’ai toujours souhaité être un bon élève obéissant. Mâtiné que j’étais de l’existentialisme rudimentaire de l’enfant, je ne serais, croyais-je, que ce que je ferais, que ce que je dirais, il suffirait donc que j’agisse en conformité avec le désir des autres et de ma mère, pour n’être rien que ce désir et pour me dispenser du mien. Il m’importait tant d’être aimé, et de paraître aimable, de disparaître en cette affabilité.

    Tous mes efforts étaient pour plaire, et d’abord à ma mère, je vous en ai déjà un peu parlé. Elle fut la première femme que je voulus séduire et j’y suis arrivé. J’avais compris que pour en être aimé, pour devenir l’Élu, le Préféré, je devais me tourner vers le Christ et sa croix et devenir mystique. Je me soumis à ce désir écartelant jusqu’au jour où quelque chose en moi dit : « Non ! », je ne savais ni qui ni quoi. Ce fut vers mes 14 ans, durant ce qu’on appelle « adolescence », au moment où ma queue se fit connaître à moi par le plaisir qu’elle me donnait. Je ne pouvais renoncer à aucun des deux. Je me sentais coupable d’en jouer. Ainsi, la première femme qui me permit de la dresser je la suivis, je m’accrochai à elle afin de fuir au plus loin ce que je sentais être cet obscur dessein de ma mère de me la couper !

    Ce moment où je fis le deuil de ma première servitude, de ma première soumission à l’amour dévorant de ma mère pour me conformer aux valeurs d’une autre fut d’intense douleur. Car on aime rester sous cette cloche emprisonnante et protectrice du désir de l’autre. On s’est habitué à son espace étroit, aux plis qu’il a forcé à prendre. On y joue un rôle qui dispense d’être soi. Je trahissais en en aimant une autre les desseins de ma mère sur moi, je ne serais jamais prêtre et mon identité en vacillait, même si je la sentais fausse, si elle ne m’allait pas. Qui serais-je désormais sans ce tégument protecteur du regard de ma mère ? Rien, plus rien, une feuille morte au vent d’automne et de l’hiver. A ce grand vent du temps qui va. Je me sentais désespéré de ne vivre que selon moi.

    Cette souffrance était le premier éveil d’un songe, celui d’avoir cru que la Grande Parole était réalité alors qu’elle n’est qu’un vain château de représentations, autrement dit, château de cartes. J’avais fait s’effondrer malgré moi ce château. Et je sus qu’on préfère ses rêves au réel, parce qu’ils consolent, rassurent et structurent, même si leurs murs et la protection qu’ils semblent offrir ne sont qu’une étroite, étouffante illusion.

    J’adaptai donc, non sans peine ni chagrin, mes souhaits, mes songes et me pliai à cette femme qui m’aimait, disait-elle ou qui aimait plutôt, peut-être, la propension que j’avais à me soumettre. Moi, je ne me sentais pas l’aimer. J’aimais qu’elle m’aime, cela me rassurait, mais je ne l’aimais pas. Je lui disais que je l’aimais afin qu’elle m’aime, suffisamment pour qu’elle continue à m’aimer, sans arriver, pourtant, à ressentir d’amour pour elle. J’aurais souhaité qu’elle ressemble à ma mère, au moment même où je l’avais choisie pour mieux fuir celle-ci. Il eût été si simple que je l’aime. Et j’aurais tant voulu ! J’aurais souhaité que mon désir ne consiste qu’à plaire, et à me conformer à son désir. Et que ma volonté suffise à me faire sentir ce que je ne ressentais pas. Mais j’étais encore resté collé à ma mère. Néanmoins, il y avait en moi ce chagrin silencieux d’un soi qui n’arrivait pas à éclore, qui voulait et ceci et cela, et ce soi tenace et têtu tourmentait un moi qui eût voulu que tout fût plus simple, qu’il n’y eût point besoin de tout ce désir d’être, à la fois nécessaire, dérangeant, superflu.

    Vraiment, j’ai souhaité n’être rien ni personne et j’y suis assez bien arrivé en un sens. Vivre en mon nom propre me semblait à la fois fatigant, inquiétant, en tout cas impossible tant que je resterais dans cette configuration de vie qui était somme toute confortable. C’eût été enfin naître et s’exclure de ce ventre affectif où j’étais retourné, où je voulais rester à toute force en faisant de cette femme une seconde mère. J’aurais voulu rester cette équanime inexistence qui se serait contenté d’être avec, d’être comme, d’être inclus, sans jamais avoir mon mot à donner. Aussi enfant (au sens précis du terme), aussi muet qu’un fœtus. Et quelque en moi rebelle disait encore obstinément : « Non ! » mais c’était sourdement.

    De fait, mon soi se révoltait, se faisait violemment connaître à mon moi par de sauvages, inattendus passages à l’acte. C’était à chaque fois un tremblement de terre, un tremblement de l’être, un tsunami dévastateur. Quelque chose ou quelqu’un s’impatientait de ne pas être encore reconnu, non pas tant des autres que de moi. Il est quand même énigmatique que j’aie à ce point souhaité n’être personne et ne porter aucun désir alors que mon cœur en était si gros. La première qui m’ait demandé : « Mais au fond, que veux-tu ? » je lui ai répondu, en larmes : « Je veux crever. » Non pas que j’eusse vraiment souhaité mourir, mais je me sentais si loin de pouvoir réaliser, même de commencer à connaître ce désir mien, que j’aurais préféré en finir plutôt que d’enfin envisager de commencer à le vivre et à vivre. Mais aussi, crever pour qu’enfin ce désir d’exister sorte au jour ? Crever dans tous les sens du terme, que ce ballon qui m’entourait crève et me permette enfin de naître ? Crever pour que j’accouche enfin de moi ?

    Ce n’est qu’après avoir prononcé ces mots tragiques et magiques, comme s’ils eussent été gravés au fronton de l’enfer de ma vie : « Je veux crever », que je pus accéder à ma seconde humanité, celle de la petite parole, non plus venue depuis dehors mais jaillissant depuis le cœur, voire le corps. Je pus enfin trouver ce lien entre moi et moi-même, et me nourrir de ce qui m’avait si longtemps empoisonné, justement parce que je refusais d’en voir la bienveillance nourrissante. J’appris que je n’étais pas seulement parlé, mais que cette parole qui m’avait été donnée enfant et qui m’avait fait homme, sourdait depuis dedans désormais, et me rendait parlant, que cette source-là était singulière, la seule à même de me « désaltérer, » dans tous les sens de ce mot si révélateur qui signifie en même temps calmer sa soif, et devenir soi-même. Découvrir cette étrange parole, qui coule en permanence dans le cœur si on veut bien l’entendre, comme un murmure salvateur, réconciliant, ce fut pour moi comme un miracle. L’analyse que je suivis pendant plus de sept ans fut le premier espace où je pus l’entendre, cette petite parole « dés-altérante ». Mais je l’avais également ouïe dans des poèmes que j’écrivais, que je lisais, ou pendant que j’improvisais au piano. Quelque chose se chuchotait, en permanence, irréductible, nécessaire comme une peau, un manteau protecteur et sensible, une secrète sécrétion qui rendait plus tempéré le monde, plus vivable le lien aux autres et permettait enfin de se toucher soi-même en les touchant. Mais pourquoi avais-je eu si longtemps peur d’aller goûter à cette source de jouvence et de paix ?

    La réponse à cette angoissante question, je ne l’ai eue qu’hier, pendant cette journée si lumineuse. Une ombre me hantait. Je me sentais coupable, meurtri d’avoir tant fait souffrir Cora, cette femme première, et juste après ma mère. Je m'en voulais de l’avoir aimée sans amour. Et puis, cette conscience est peu à peu venue, tandis que le jour s’avançait, que le pli que je m'étais donné petit de me dissoudre dans le désir de l’autre, ce pli qui m’était pourtant devenu insupportable et douloureux, je l’avais passionnément chéri et j'en avais la nostalgie. Comme si cette première expérience faussée, perverse, imparfaite de l’amour m’avait été en même temps indispensable, co-substantielle. Ce faux-pli me manquait, maintenant que je m’en étais libéré, comme si j’avais eu besoin de retrouver comme Antée la terre, ces perversions et ces torsions de mon enfance.

    Mais pourquoi l’aimais-je encore tant, ce faux-pli-là ? Ce n’était pas tant la nostalgie d’une enfance si longtemps prolongée, que le regret d’avantages annexes à cette position terne et subalterne. De m’être enfin séparé de mes mères, la biologique et la mythologique me faisait éprouver ce que j'avais si longtemps fui : le tragique de ma condition d’homme. Séparé, je mourrais. En fusion, n’étant point encore né, je n’avais offert –du moins dans mes fantasmes- nulle prise à la mort. Je n'avais pas eu à l’envisager, la mort, ma mort, puisque ma naissance avait été elle-même si longtemps à venir. Se séparer est une prise de conscience soudaine, salutaire mais douloureuse de sa propre finitude. C’est moins Cora que je regrettais que cette façon si faussement rassurante d’être au monde, en fusion. Enfin seul, je devenais présence errante, en route sur un chemin ouvert à moi seul et qui se fermerait derrière mes pas. Et j’allais, irrémédiable et solitaire, vers ma fin.

    Ce n'est pas que je vive sans femme désormais, ni sans amour, bien au contraire. Mais nulle présence féminine ne sera plus jamais englobante, je ne vivrai plus dans le ventre ni la tête ni le cœur d’une femme ou d’un autre imaginaire, je serai désormais à côté d’une compagne et non plus dans le creux ni au cœur d’une mère.

     

     

     

    IV

     

    Ce que je dis

    ma voix le porte

    mais ce n’est pas moi

    qui le dis.

    C’est le grand vent

    qui pousse et qui

     me pousse,

    ce vent qui vit

    En moi et malgré moi,

    que je désire ou non son souffle.

    Non, ce n’est pas Alain Nouvel

    ou peu importe

    qui parle ici

    c’est, à travers ma voix

    n’importe qui, n’importe quoi,

    le tout du monde

    et de la vie.

    Je ne suis que porte-parole.

    De quoi, de qui ?

    Je ne sais pas.

    Ça parle en moi

    et malgré moi

    ça vient d’avant

    et pour après.

    Ça se dit, se dispute

    si doucement

    que si je ne tendais pas

    L’oreille

    je n’entendrais pas.

    Chut ! Entends la

    chute d’eau

    ou de temps

    chute de sable

    et goutte à goutte

    et grain à grain

    et note à note

    et mot à mot

    Qui tombe là

    comme un cœur bat.

    Ce que je vis

    ce n’est pas moi

    seulement qui le vit.

    Et ça se dit en moi

    et malgré moi

    et ça se pousse

    et ça me pousse

    sans trop savoir

    ce que je suis.

     


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