• L'orgue et la Sorgue

    L’orgue et la Sorgue

    La musique est ce qui nous console de vivre à l’état solide 

     

     

    I

    Je suis tout près du torrent, au plus creux. A l’endroit humide et frais, humide et chaud où la terre se mêle à l’eau. Dans le féminin de la terre. Ma maison est liquide presque, construite en galets oblongs, tout en rondeur, tout en longueur, sans aucun angle, épousant les courbes de la rive. Ma maison appelle la caresse et j’aime la toucher souvent. Le torrent, lui, l’effleure et quand il est en crue, elle devient une île au milieu du courant.

    Une grande roue à aubes en bois, tout alourdie de mousse ruisselante, tourne à son flanc et me sert à confectionner mes instruments. Leurs sons proviennent presque tous de ce torrent le long de ma maison, qui fait tourner la roue, et hante mes oreilles. Cette roue produit un bruit liquide et furtif, bien plus discret que le torrent autour, mais elle entraîne des marteaux qui percutent le temps et selon un tempo, jamais tout à fait le même cependant ; cela dépend du débit de l’eau. Je peux suspendre ou non ce martèlement, débrayer ou embrayer ces marteaux, mais la roue, elle, tourne perpétuellement, comme le torrent, ou le temps.

     Mon corps, lui, est liquide et souple aussi, il danse. J’ai appris dès enfant à mes os à bondir et à s’incurver. Je danse beaucoup parce qu’à force de danser, je deviens aussi fluide que l’eau. Il le faut pour pouvoir jouer avec la roue, en sentir le mouillé, le soyeux, en caresser le mouvement sans être broyé par ses engrenages ni écrasé par ses moyeux. J’ai toujours su danser avec la roue qui vit au rythme de l’année, j’aime descendre et monter avec elle. Il m’arrive souvent d’aller chercher l’eau que je bois jusqu’à la résurgence, un peu plus haut, là où l’eau sort du rocher en silence, avant qu’elle ne courre et ne devienne bruit, et de rêver à ces mythes défunts où des loirs parlent aux putois, où des cerfs traitent avec un loup… Ces légendes d’hommes à peine debout, histoires d’aubes et d’aurores où ils s’émerveillaient encore de parler, d’être dans la lumière d’une langue nouvelle et de pouvoir se raconter. A peine détachés de l’animal qu’ils entendaient grogner à l’intérieur, encore un peu, toujours. L’eau que je bois, là-haut, est très liquide et pure. Il y a des eaux qui durcissent au soleil, ou en passant sur du calcaire. Mais celle de ma source sait m’épouser parfaitement, et me désaltérer dedans.  

    J’aime fabriquer des instruments qui produisent de la musique avec de la peau, du bois, des cordes ou du vent. Quand j’en élabore un, je pense encore et toujours à ces hommes neufs, jeunes et neufs et découvrant que leurs mains peuvent prendre et laisser, caresser et bénir, ouvrir, fermer, féconder ou détruire. Tout alors était promis, possible, permis. Rien n’avait été posé. Et je me sens comme au premier matin du monde. Je mourrai en aimant la vie à sa source et je me laisse ensemencer de ce qui vient. Chaque instrument que j’imagine et  fabrique est un univers sonore fondé sur une gamme à lui et créant chaque fois une musique unique.

    J’ai inventé un « hurle-loup », reproduisant les plaintes d’une meute mais bien plus. Il m’a fallu aller chasser, tuer moi-même un jeune loup afin de réaliser cet instrument animal-là. Je me rappelle le jaune intense de ses yeux, et qui m’avaient fixé au moment où j’allais l’abattre, deux yeux jaunes qui se sont figés pour toujours dans mes yeux. Deux étoiles. J’ai d’abord porté sur mes épaules son cadavre tout chaud, comme un agneau et je sentais ce corps encore, abandonné ; j’ai tanné sa peau, l’ai tendue entre des bois de hêtres et de chênes, nettoyé ses boyaux pour en faire des cordes et, avec des crins de chevaux, tendus sous la branche d’un saule, un archet sauvage qui puisse galoper sur son échine musicienne… Je voudrais que la mort me prenne au sommet de mon art, au sommet de ma vie, sur ces hauteurs qui sont les miennes et que nul autre sinon moi eût pu gravir.

    C’est curieux comme avec l’âge les mots comme les peaux prennent enfin leur place et s’ajustent, précis comme des oiseaux. Des oiseaux qui crient seuls à la mesure du silence. Il me faudrait pourtant, à chaque instrument neuf que je produis, un instrumentiste tout neuf lui aussi. C’est cela qui me manque le plus, des hommes assez rigoureux et précis, assez proches de la matière et de la vie pour envisager comment cela chanterait à leurs lèvres, sous leurs doigts. Et s’y consacrer.

    Mon « orgue à bouche rossignol » avec sureaux et frênes creux, je suis le seul à en jouer mais j’entends, en émettant les sons hésitants, maladroits, imparfaits que j’obtiens, ceux qu’un instrumentiste aguerri pourrait en tirer. C’est un instrument éphémère et fragile, et qui sait se faner chaque fois. Il me faut en rebâtir un neuf au printemps, jamais le même exactement ; et chaque année il meurt à la fin de l’automne et tout l’hiver, ensuite, est gros de son silence. Mais, avant de s’amuïr et de disparaître à jamais, son chant s’est métamorphosé. C’est le seul instrument vivant que je connaisse et dont le chant diffère d’été en automne, en printemps. Son chant de fin d’automne est, bien sûr, le plus poignant, quand les tiges séchées, flétries, fragiles à se rompre, sonnent alors comme un cristal, se brisent en sonnant, donnant un son ténu, chuintant, jusqu’à ce qu’un accord que je connais, toujours le même, brise enfin l’instrument, le réduisant en cendre, au silence, au néant. Car je le jette au feu. Mais il n’est pas de chant plus doux, plus aimant, plus vivant que sa voix de printemps, quand les tiges sont vertes et remplies de leurs sèves. Le même accord, alors, vivant, vibrant, enveloppe et réjouit les mains et l’âme qui le jouent. Qui ne sait pas jouir d’un instrument ne sait pas en jouer, et cet instrument-là est le premier dont je jouisse avec passion et compassion, et qui me donne envie de rire et de pleurer. C’est grâce à lui que j’ai compris pourquoi la musique m’a toujours bouleversé. C’est qu’elle est comme nous dans le temps, éphémère, et que sa danse et ses trébuchements sont l’image terrible et sublime des nôtres. Chaque son produit l’est maintenant, pour la première fois et à jamais, et puis ne sera plus.

    Je me souviens enfant des chagrins essentiels, éprouvés chaque fois que je me rappelais la suavité infinie d’une harmonie née de la rencontre fortuite entre deux sons. Ce pouvait être mon père et ma mère qui se parlaient et dont les voix, un court instant, s’étaient superposées, avaient fléchi, s’étaient un peu brisées. Je les entendais parfaitement encore, j’en sentais l’émotion encore mais j’étais incapable de la reproduire. Perdue à jamais comme l’instant d’où elle était née. Ainsi les orgues rossignols d’antan bâtis et disparus depuis longtemps, dont les sons ont péri comme des voix aimées. Parfois se rappelle à moi une réminiscence, une reviviscence, une commotion. Le rappel si lointain, si présent de leurs sons. Et jaillissent des larmes, des larmes d’impuissance. C’est que je vis depuis toujours au creux de mes oreilles. Mes yeux sont pleins de formes, de lumière, le monde les remplit depuis le matin jusqu’au soir, tandis que les oreilles, c’est d’abord ce creux, avec des pointillés de temps, parfois. Ce manque et ce silence.

    L’hiver, pour me consoler de l’absence de mes orgues à bouche, de l’absence de leur baiser, je joue de mon vieux violon. Ses bois sont imprégnés d’une musique ancienne, comme s’ils avaient gardé mémoire de toutes les mélodies qui ont sonné en lui. Il suffit que je pose l’archet sur ses cordes, je me laisse guider. J’y crois jouer des airs toujours nouveaux, toujours repris, son ventre, sa table, son cordier et son âme me soufflent où aller. Ce n’est plus moi qui joue, c’est lui, la mémoire d’un temps immémorial.

    Il m’est arrivé que de jeunes adeptes, rompus au métier d’hautboïste ou de percussionniste ou même d’organiste passent ici, et travaillent sur mes machines à sonner. Je sais que chaque fois cela revient à remonter à la source du son, à s’initier à une autre façon d’écouter, de vibrer. Une aventure jamais gagnée. Il arrive souvent, presque toujours, qu’un homme et un instrument ne s’entendent pas au départ, ne puissent s’accorder, c’est de ce désaccord que naît le son d’abord, un frôlement, un frottement, un froissement, une dissonance, forcément. Il faut que celui qui joue envisage le loup, l’oiseau, le sanglier, le cerf, la chimère qu’il est, qui dort en lui depuis toujours, qu’il sache l’éveiller, l’apprivoiser, apprendre depuis cette brutalité heureuse et assoupie qui se met à hurler, à chanter, à dissoudre le temps et sa façon de s’écouler et sa façon de l’écouter ; avant d’enfin savoir s’ouvrir à de nouveaux vallons sonores et de les suivre émerveillé…

    Le roman parle de réalité. La prose pose le monde. La poésie le transforme en fumée, le liquéfie, en soupèse l’absence et le vide de sa substance. La musique, elle, permet d’entrer en fusion avec les autres, avec soi-même et avec l’astre. Enfin, nous nageons, non plus comme un corps fini mais comme un liquide se diluant, se dissolvant en un autre liquide. Comme un peu de vin dans de l’eau. Un peu de rien dans le grand tout. Mais mesurant un peu de ce grand tout depuis ce rien, dissous.

     

    II

    Mais Benoît est venu, un jour, avec son organiste chevrière. Ils voulaient un instrument à deux très doux, qu’ils puissent jouer à la fois, un luth ou un théorbe, ils ne savaient pas quoi… Je les ai logés dans la chambre du haut, celle qui donne sur le ciel, le sommet de la roue. Le premier soir, comme ils ont fait l’amour, je les ai entendus chanter ensemble et c’était beau de les entendre jouer, jouir l’un de l’autre au rythme de la roue qui chuintait. En les écoutant, j’ai compris que la musique qu’ils cherchaient ne devait pas naître d’un objet mais d’une distance, d’un rapprochement, d’un rythme entre deux corps vivants. Une vibration. Je les ai fait chanter le lendemain matin, ensemble et séparément ; Benoît a une voix charnue, granuleuse et profonde, une voix brute et sans travail, son Organiste, elle, a la voix flûtée, légère, sans vibrato, précise et souple comme un hautbois. Je les ai fait travailler comme un jeu de mutation à l’orgue, à l’octave, à la quinte, à la quarte, à la tierce, la chevrière faisait les harmoniques et Benoît la fondamentale et il y avait un velouté, une chair, une unité, un unisson, comme de l’air qui passait dans le son, le parfum très léger d’un air venu de haut, de très haut qui vibrait. Je leur ai dit qu’il était là leur instrument, ils l’ont senti. Puis ils sont repartis.

    L’homme qui vit au col du Perty est venu lui aussi. Il m’a parlé de sa maison voûtée, cette maison-tuyau d’Est en Ouest, sa maison qui chantait paraît-il, qui avait chanté avant lui mais qu’il n’avait jamais osé faire vibrer. Il m’a parlé de lui. Il se tenait encore un peu debout, mais vacillant comme une anche trop vieille. Il y avait, « au fond », quelque chose de lui-même en désordre, une promesse de désordre, de confusion, une sorte de fatigue nerveuse l'empêchant désormais de savoir où était son futur, son présent, son passé ; il y avait cette incapacité soudain à contacter ce qui permet la stratégie de la durée et de la vie. C'étaient comme des instants d'absence mais sans angoisse de l'absence, des gouffres sans l'angoisse des gouffres, à des moments aussi prosaïques et quotidiens qu'un lever ou un repas. Des trous, où il tombait comme un vieil excrément. Il entendait comme un plein jeu assourdissant et silencieux, éternel et soudain, accord désaccordé, dénouement enroué et violent de tant de cordes depuis si longtemps tendues, accordées trop parfaitement. Il savait que c'était là sa propre fin dont il percevait les contours. C'était une ombre qui, silencieuse, se creusait, sans conséquence pour l'instant. Il écoutait de moins en moins le bavardage exaspéré, si rationnellement exaspérant de tous ceux qui ont quelque chose à prouver. Il connaissait trop bien le silence, derrière, non pas le leur seulement mais le sien, ce cri, le timbre de ce cri, précédant le vide soudain. Il comprenait que tous ces gens qui s'épuisaient à parler tout autour, voulaient prouver, se prouver qu'ils étaient vivants, pleins de bruits, pleins de vie, et lui savait qu'il y avait en eux, en lui ce creux, le chancre ou le chant creux d'un silence. Il entendait cela, il ne pouvait plus expliquer sans une insupportable contention tout ce qu'il n'était pas, ce qu'il prétendait être et n'était pas cela, tout ce mensonge qu'il aurait pu dégueuler et gueuler lui aussi afin de n'entendre rien à ce silence-ci. 

    Il y avait urgence à se taire, à parler seulement depuis les frôlements effervescents de ces presque rien, de ces baisers furtifs de ce qui fait silence. Il se tenait encore mais une part de lui ne tenait plus, n'y tenait pas, n'y tenait plus peut-être. Il était venu pour me parler de tout cela, c’était son testament, il me le léguait parce qu’il savait que je pouvais comprendre. Il m’a laissé entendre qu’il désirait finir, et finir en beauté. Dans la beauté d’un accord imparfait et parfait, dernier mais sans savoir comment.

    Moi qui savais les instruments, peut-être aurais-je pu envisager l’accord final, l’accompagner dans son silence. Il est resté fasciné par ma roue. Lui qui avait vécu droit dans un espace droit, il ne comprenait pas comment j’avais pu épouser ma maison tout en rond, tout en concavités et en suavités. Je lui ai simplement dit : « Le temps ne va pas droit, il tourne en rond. »

    Je l’ai écouté longtemps me parler de lui, de sa vieillesse, de sa vie. Et puis, je lui ai dit :

    « -Vous voulez en finir ? »

    « -Oui »

    «  -Alors, il va falloir finir en ouvrant tout au vent. »

    Il m’a regardé avec reconnaissance et effroi. Comme un effroi reconnaissant. 

     


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