• Danse l'ombre

    I

    Danse l’ombre

     

    « Il peut y avoir femme couleur d’homme, et homme couleur de femme. »

    Jacques Lacan

    I

    Ma maison, l’hiver, est dans l’ombre. C’est pourquoi je l’ai appelée « Danse l’ombre ». Parce qu’il y a bien des mois chaque année, entre les deux équinoxes et le solstice d’hiver, où l’ombre y danse avec la lumière. Toutes les deux y vont et viennent mais l’ombre y est, alors, la reine, la première. J’aime ce pays où je vis, ce versant au Nord, cet ubac, derrière la montagne de Lure, et on dit toujours « derrière » quand on parle du Nord. Le Nord, c’est toujours derrière, en effet, parce que l’ombre est toujours ce qui cache, toujours cachée, toujours en arrière, en retrait. Ou plutôt, ma maison voyage entre deux bords et deux contrées. Oui, l’ombre est un pays, l’hiver, avec ses frontières, ses liserés et ses lisières, sa vie. Je n’aurais pas pu vivre ailleurs qu’en ce pays, je suis un homme d’ombre, un homme dans cette ombre.

    C’est que l’ombre de la montagne de Lure, il me semble qu’elle est habitée. Le souffle froid de la neige, cette haleine pure et simple de l’hiver, elle porte des songes, des pensées qui ne sont pas celles des humains que nous sommes, mais celles, plus grandes, plus intenses, plus larges, plus puissantes, de la terre. J’habite donc au plus obscur d’une montagne, comme au plus obscur de moi-même, dominant la vallée depuis cet espace où la bise et le vent du nord soulèvent des congères comme des pages blanches amassées, comme des papiers vierges déployés. Toute cette ombre blanche, c’est d’une infinie clarté.

    Mais je dois vous parler de ma maison. Une maison versant nord n’est pas du tout bâtie selon les mêmes principes qu’une maison au Sud. De grandes baies tournées vers un soleil absent trois mois par an ne l’accueilleraient plus qu’aux mois de printemps, d’automne et d’été, quand il est bien trop haut et bien trop chaud pour y faire du bien en y pénétrant. Les fenêtres, sur les façades, y sont donc étroites partout, les ouvertures rares, sauf sur les toits où de larges lucarnes captent et capturent le ciel. Le soleil rasant s’y égare dès qu’il vient iriser ce repli de vallée. Le ciel bleu est plus intense encore depuis l’ombre, et le ciel gris plus lumineux. Les murs d’une maison au Nord sont beaucoup plus épais que ceux d’une maison au Sud et leurs moellons ajustés avec encore plus de précision. C’est que la chaleur doit y venir du foyer, du dedans, sans se dissiper à travers ses parois ; la cheminée ou le poêle y sont essentiels et centraux, ils doivent pouvoir rayonner, et c’est pourquoi une maison bâtie au Nord, si elle a des murs extérieurs épais et peu ouverts, n’a que peu de cloisons au-dedans. C’est le cas de la mienne, très évidée, aux planchers surplombants, aux mezzanines accrochées… Ainsi la lumière venue du toit la traverse-t-elle du haut en bas. Le canon de la cheminée, au centre, très visible et très chaud monte haut jusqu’au faîte, et les charpentes y sont à la fois très solides et très inclinées. C’est qu’au Nord, la neige reste sur les toits elle s’y agglomère et pèserait trop si la pente ne la chassait pas. Ma maison comme un très grand tipi carré.

    Voilà comment est ma maison, bâtie autour d’un soleil du dedans, une lumière intérieure et centrale et qui doit tout baigner de sa chaleur. J’aime qu’elle sache émaner d’elle-même et j’essaie de vivre et de penser comme elle, depuis un centre rayonnant. Elle est mon guide, mon modèle. Voilà donc où je vis. Maintenant, je vais vous raconter ce que j’y vis.

     

    II

    Une inconnue me visite dans mes rêves chaque nuit, et même… Pendant mes insomnies. Depuis qu’elle me hante, elle m’est devenue de moins en moins inconnue, il est vrai ; nous avons appris à nous fréquenter, et même, à nous parler. Cette « inconnue »-là, j’ai peu à peu découvert que c’était… La femme que je ne suis pas, celle que je suis au contraire, mais par intermittence et de façon secrète… Cela fait tout de même étrange de se découvrir femme et d’observer celle qu’on aurait pu être, qu’on aurait été si… A vrai dire, je ne m’attendais pas à être ce genre de femme, je me serais imaginé plus sexy, plus audacieuse, plus dégourdie et je me découvre secrète, timide, mutique presque. Je dois passer de longues minutes à apprivoiser ce moi-là féminin en restant en silence, à attendre qu’elle veuille bien dénouer quelque phrase sibylline ou me révéler ses mystères. Ce n’est pas qu’elle sache des secrets que j’ignore, mais tout de même.

    Le pire, c’est que je me désire. Je veux dire que je m’aime en femme : même si je ne me trouve pas assez allumeuse ni assez rieuse, j’aime ma gravité. Je trouve que ce sérieux que j’ai me va. J’en suis venu à m’attendre moi-même et quand elle ne vient pas, quand elle n’est pas au rendez-vous, j’ai l’impression que je me manque, oui, je manque à moi-même, quelque chose s’est absenté qui est plus loin et plus léger, plus fort que moi tout en venant de moi. Comme si je m’étais devenu non pas tant étranger qu’indispensable indisponible. Un impensable se pensant, prenant conscience de parts de soi qui échappent et qui sont essentielles pourtant. Et voici que je me surprends à me chercher et rechercher dans les couloirs de mon cerveau. Je m’égare dans des labyrinthes bâtis exprès pour moi, et moi seul, sans m’y trouver. Autant ma maison est simple comme une tente en dur, autant l’architecture de mon moi est retorse et cloisonnée. J’entends parfois son rire loin, très loin, dans d’autres hémisphères, d’autres appartements, d’autres étages, d’autres ailes de ces palais pleins d’ombre, à demi ébauchés, de ma vie et de ma pensée. Elle rit comme si elle vivait plus que moi, mieux que moi, comme si ma vie de femme avait été plus passionnante et plus vivante que ma vie d’homme. Et je l’appelle : « Aline ! » Elle me répond parfois, de loin, d’un air distrait, parce qu’il faut bien me semble-t-il ; et je crois bien même parfois qu’elle vient me voir de moins en moins, comme si je ne l’intéressais plus, comme si elle avait fait le tour de celui que j’étais et qu’elle préférait la compagnie d’autres moi-mêmes.

    C’est elle-même qui me l’a dit : « Cesse d’être celui que tu crois être, cesse de croire à celui que tu es, tu m’ennuies. Tu ne vois pas que d’autres moi que celui que tu crois être, sont mille fois plus intéressants que ce toi-là ? Plus sexys, plus audacieux, plus dégourdis et moins sérieux ? » Depuis, je suis devenu jaloux, jaloux de ces autres  moi  que je sens que je suis à mon insu, jaloux de ces moi mieux que moi et qu’elle semble connaître et fréquenter bien plus que moi. Ces moi que je m’ingénie à ignorer superbement, à refouler, peut-être parce qu’ils détruiraient d’un coup le château de carte que j’entends préserver… Je me dis bien que si j’avais été femme cela m’aurait plu de donner envie et de rendre jaloux mais je me sens un « mâle épais », bien trop épais pour pouvoir danser avec moi.

    Et pourtant… Cette inconnue, je sens que je lui plais. Elle s’est attachée à moi plus qu’elle ne le dit et plus qu’il n’y paraît. Il me semble que ma gravité l’attire, que ma mélancolie la fascine et parfois, quand je danse ou je ris, quand je ne pense plus à elle, je l’entends qui me hèle, je l’entends qui m’appelle depuis d’autres appartements, d’autres étages, d’autres ailes de ce palais de ma vie à demi effondrés, à demi évanouis, mais à peine ébauchés…

    Une nuit, je me suis réveillé, et, stupéfaction, nous étions deux dans le lit… Dans le demi sommeil où nous étions, nous nous sommes touchés, caressés, découverts, révélés l’un à l’autre et l’étreinte fut plus émouvante, plus enivrante, plus extatique encore que toutes celles de ma vie consciente. Je cernais cette part la plus fuyante, la plus imperceptible de moi-même et néanmoins la plus profonde ou, plus exactement celle-ci m’était offerte et SE donnait à moi. Sans retour. Je n’avais aucun mérite, aucune part à cela, j’en jouissais seulement, sans savoir pourquoi.

    Depuis ces temps-là, ma maison à l’ombre ne m’a jamais semblé plus lumineuse.


     

    III

    Mais je reçois la visite d’un Autre, aussi, la nuit, parfois. Un frère, ce frère que j’ai eu, que je n’ai pas, que je n’ai jamais eu, un frère mort à la naissance et qui revient me visiter. Vous me direz que ma maison est peuplée de fantômes, hantée peut-être, pourtant elle est tout en blanc, les murs tout blancs dedans, rien en elle n’est passé, tout y est repeint de neuf, sauf ses murs très antiques, beaucoup plus anciens que moi, et sauf moi. Tout y est confortable et douillet comme un ventre, ce ventre où rien n’est jamais joué, ce ventre qui garde et qui protège, ce ventre chaud, qui est mais clôt à ce qui est. Nous parlons beaucoup, lui et moi, de ma vie, de celle qu’il n’a pas, de tout ce que je suis et ne suis pas, de tout ce qu’il aurait pu ou dû être. Quand il vient me voir ce frère-là, je redoute ces moments autant que je les espère. Je ne l’entends pas venir, il surgit quand je ne l’attends pas. Il vient toujours à l’improviste.

    « Tu es mon envers » me dit-il, « ou plutôt, tu vis à l’envers, tu restes au revers de la vie, c’est pourquoi je reviens quelquefois. » Je ne sais pas très bien pourquoi il vient, je ne crois pas que ce soit pour me détruire ou bien pour m’affliger, mais bien plutôt pour m’éclairer. Nous nous éclairons lui et moi.

    -« Tu sais, je suis celui qui n’a jamais vécu, celui qui est parti dès la naissance » me rappelle-t-il

    -« Oui, je sais.

    -« Je voudrais bien savoir comment tu vis, pourquoi tu vis, alors que j’y ai renoncé.

    -« Tu y as renoncé ? »

    -« Il est facile, au moment où on sort au grand air, de refuser de vivre. C’est, à coup sûr, plus facile qu’après, quand on s’est attaché à tout ce qu’on perdrait. Et puis, sortir du ventre, c’est une mort, un désastre déjà, alors ! Il a suffi que j’oublie de respirer, et hop ! Je me suis éclipsé, j’ai tourné à la fois de l’œil et les talons. C’était si fatigant de se remplir, de se vider, de gémir, de pleurer, inspirer, expirer, et sans s’interrompre jamais, jamais… Moi, je me suis interrompu dès le début. Et voilà.

    -« Mais alors, si tu ne tenais pas à vivre, pourquoi reviens-tu, pourquoi me parles-tu, pourquoi es-tu là ? »

    -« C’est que j’ai des regrets. »

    -« Des regrets ? »

    -«  Oui, des regrets, ou plutôt, c’est toi qui m’en donnes. Disons que je suis tes regrets. »

    -« Comment ça ? »

    -« Tu sais, quand on s’absente dès et depuis le début, comme j’ai fait, ce n’est jamais complètement ni tout à fait. On reste toujours un peu caché derrière une porte de placard, de grenier, de couloir, on est curieux de tout ce qu’on n’a pas connu, pas vu, pas pu aimer. Moi, je me suis caché dans ta conscience, j’ai appris à parler en t’écoutant apprendre. Tu franchissais joyeusement toutes les étapes que j’avais par avance refusées : tu respirais, buvais, mangeais, excrétais, te vidais, te remplissais, criais, parlais, pissais sans effort, tu étais en contact toujours avec tout ce monde terrible que j’avais haï et redouté dès le début, tu l’ingérais, le digérais, le respirais et semblais ressentir du plaisir, de la joie même à vivre sans mourir jamais. »

    -« Où veux-tu en venir ?

    -« Attends, si je me permets de t’approcher et de venir, de revenir, c’est que tu as choisi de vivre dans de l’ombre, avec les ombres, ce sont ces ombres-là dont tu t’es entouré qui ont su m’attirer. J’en fais partie. Tu resterais plein sud, dans la lumière, je ne pourrais pas t’approcher ni t’apparaître, tu n’envisagerais même pas que je puisse avoir un visage. Mais tu es là, dans ta maison au Nord, dans sa pénombre si parlante et il me semble que c’est cela, cette lumière incertaine, qui permet à mon ombre de danser avec toi. Je voulais te remercier de cela. »

    Il faut vous dire que mon frère surgit toujours entre chien et loup comme on dit, à ce moment d’indécision où le jour le dispute à la nuit, avec la première aube, au dernier crépuscule. C’est que l’ombre, ce n’est pas la nuit seulement, il faut de la lueur pour la porter.

     

    IV

    Parfois, et c’est curieux, très curieux, inquiétant presque, il me semble qu’on inverse les rôles, qu’il est celui qui a vécu, et moi non. Parfois, il me vient des questions à lui poser sur la vie, sur la mort, sur le temps, comme s’il savait vivre mieux que moi. J’ai l’impression, à son contact, que je suis l’autre et je ne sais plus rien de moi, comme si je n’avais jamais été rien ni personne ou du moins, comme si je que j’avais pu être n’avait eu aucune importance. Je le lui dis, et il sourit en approuvant.

    -« Oui », répond-il, « De t’avoir vu vivre, cela m’a mieux appris la vie que toi. C’est qu’on ne sait jamais ni quelle vie on vit, ni quelle histoire on a. On ne sait jamais qui l’on est, où l’on va, ce que l’on veut, ce que l’on ne veut pas, quand on vit sans se voir. Il me semble qu’à force de t’avoir regardé sans vivre, je sais mieux que toi qui je suis, ou plutôt, qui tu es. Je suis plus près de celui que tu es que toi-même. Je ne me suis jamais laissé abuser par d’autres désirs que le mien. J’ai su, dès le début dire « Non », et toi, dire non, tu n’as jamais su cela. Aussi sais-je mieux que toi ce que c’est. »

    On se sourit parfois. C’est qu’à ces heures-là, je ne sais jamais trop si lui c’est moi, si moi c’est lui, si ce sourire que nous échangeons il est cruel ou s’il est bon.

    Il m’est arrivé de parler à ce frère mort-né de mon double féminin. Je l’ai d’abord fait avec grande prudence, voire circonspection, redoutant que ces deux ombres-là ne puissent vivre entre elles des choses qui m’excluraient. Mais bien m’en a pris d’en parler. Sans que je l’aie su, mon moi féminin et mon frère entretenaient des relations de grande intimité, en tout bien tout honneur m’ont-ils dit l’un et l’autre. Mais, au fond, qu’en sais-je ? A coup sûr, des ombres comme eux deux doivent avoir les plus grandes affinités. Mais est-il bien raisonnable de ressentir de la jalousie pour ce que vivent ces ombres-là, ces parts de moi ? Je ne sais.

     

    En tout cas, ma maison est très habité


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